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Le pardon

Mon cher Harinero,

Ennemi éternel d’un destin annoncé, coupable d’une ascension brisée, tu m’as privé de bien plus que de mon corps ; mon âme s’en est allée, consumée par les âpres regrets de cette seconde d’égarement.

Il a suffi d’un instant, mes yeux quittent ton imposante masse noire pour se détourner sur le corps sensuel d’une beauté de vingt ans… Que je paye cher cette divagation, cette flatterie inutile à mon égo. Tu ne m’as pas épargné. Mon corps frêle virevoltant dans les airs, moulé dans des ornements dorés qui, peu à peu, se recouvrent de mon sang.

Des blessures superficielles, et pourtant, une douleur intense dans ma tête, et c’est le corps entier qui ne répond plus. Je vois flou. Je perçois des silhouettes brillantes et colorées s’agiter autour de moi, je les sens me saisir et me porter ; je les entends échanger quelques « puta madre », des prières aussi. Toujours en espagnol.

On m’allonge sur un lit d’appoint, dans l’infirmerie des arènes, c’est en tout cas ce que je réussis à comprendre de leurs paroles et à distinguer, les yeux embués, au milieu de cette agitation sanglante et douloureuse. Je ne peux plus redresser la tête, tu m’as fait tournoyer comme une poupée de chiffon, Harinero, tu t’es joué de mon imprudence et m’a puni sèchement. Je ne t’en veux pas, je suis seul fautif de mes souffrances.

Mais cette douleur! La sensation que mon corps ne m’appartient plus… ne m’appartiendra plus jamais. Et que ma seule mission sur terre vient de s’achever brutalement, dans un moment d’inattention. Stupide erreur, ultime erreur.

Vivre avec, impossible, physiquement. Vivre sans, pire encore. Cruel destin qui ne me laisse pas jouir de l’œuvre d’une vie. Mon afición disparaît un peu plus chaque jour. Sans mes yeux, je suis nu face au taureau. Ma carrière est terminée. Ma vie s’achève dans le même instant.

Regarder mes amis toréadors est impossible, alors je les écoute. J’apprends à reconnaître les bruits des sabots de l’animal pour imaginer la vitesse de sa charge, les cris du torero pour mesurer son défi, et les réactions du public pour comprendre la beauté du combat.

Mais toujours, une douleur intense me saisit aux tripes. La frustration, la jalousie. Je suis devenu spectateur passif et aveugle de l’histoire de ma vie. Chaque partie de mon être et de mon âme me pousse à me diriger à tout prix au centre de l’arène, juste pour fouler le sable une fois encore, sentir le vent souffler sur la muleta, ressentir la peur, attendant derrière le burladero la sortie du toril de « l’autre », l’ennemi que l’on aime, et pourtant, celui que l’on va estoquer une vingtaine de minutes plus tard.

Tu n’as pas idée de mon amertume. Continuer de combattre contre un corps sans vie, un corps qui ne veut plus, qui ne voit plus, est une tâche plus harassante que de tuer cent taureaux. Je vis dans l’obscurité, dans un rêve permanent où je matérialise à ma guise chaque objet, chaque personne, chaque taureau. La réalité m’échappe. Ma créativité déborde. Mais cela ne suffit plus à me maintenir en vie.

Le soleil cogne sur mon visage en ces après-midi de férias, je peux sentir sa rage qui brûle mes joues mais ne peux apprécier ses couleurs, ni la forme des nuages, ni les teintes des habits de lumière, ni celles des vêtements que je porte. Je suis prisonnier dans le noir ; et tout comme l’animal qui attend l’heure fatidique au fond des corrales, pour combattre et mourir, j’attends le moment propice pour partir à mon tour.

Quelle ironie pour moi cette blessure, quel malheur de ne pas avoir subi une simple cornada. Un trou béant dans ma jambe m’aurait moins détruit que cette cécité. Tu aurais pu faire comme tes compagnons de campo, planter ton imposante corne dans ma chair; j’aurais pu récupérer de cela. Ou tu aurais dû m’achever au centre de l’arène. Ma mort aurait été plus glorieuse que le destin d’un torero paralysé qui perd la vue, qui perd l’essentiel, son essence.

Et même si, peu à peu, mes membres retrouvent de leur mobilité, jamais plus je ne me tiendrai droit, pieds joints au milieu de l’arène, attendant un toro, un de tes frères de sang, une cape à la main, prêt à déjouer sa charge avec une profonde véronique. On me l’interdit, et pourtant je suis certain que je pourrais contrarier ta course folle, t’esquiver en m’enroulant dans ma cape de soie jaune et rose. Cette pensée me bouleverse, me heurte jusque dans mes entrailles, je meurs de ne pouvoir être torero, ma nature profonde, mon état naturel, mon unique raison de vivre.

Dis à mes amis qu’ils retiennent de moi mon goût pour le beau, qui m’aura coûté plus que le sacrifice de mon corps, et souffle à l’oreille de cette jeune fille dont le charme a troublé mon attention, que le jeu en valait la chandelle. Fais-leur promettre de me comprendre, de ne pas me juger. Qu’ils soient heureux de cette fin libératrice et salvatrice.

Moi Carmiño II, en ce 17 novembre 2006, vous dis adieu et pars rejoindre mon bourreau dans l’autre monde.

Suzy Couchot