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« Desperate ! »

Le calvaire de l’un, la galère de l’autre
Hommage aux compagnons

Le handicap quel qu’il soit, et en particulier celui de la cécité qui nous touche ici, font l’objet d’une reconnaissance publique qui de nos jours ne se discute plus. Même s’il reste à l’évidence des progrès à faire, le « statut » de handicapé est « entré dans les mœurs », dans les lois, dans les habitudes civiles, grâce à des mesures et actions de sensibilisation en tous genres (médiatiques, techniques, financières…) - tout cela n’est plus à démontrer, et ce n’est pas notre propos. Aujourd’hui c’est le sort de « l’autre » qui nous intéresse, le cohabitant, le pilier de l’ombre, conjoint, parent ou ami. Il n’est que d’assister aux nouvelles vicissitudes de la vie de Carlos et Gaby, nos héros préférés de la célèbre série « Desperate Housewives », pour se rendre compte à quel point le handicap visuel est une triste réalité qui se partage à deux

Si être handicapé n’est pas un choix, être compagnon de handicapé ne l’est pas non plus

Oups ! Nous ne voudrions pas dévoiler les secrets de la Saison 4 à tous (et toutes) les accros qui ne l’ont pas encore vue (facile, sur Internet). Trop tard, c’est dit : Carlos, le beau latin lover, 35 ans à peine, tombe aveugle accidentellement. C’est que Gaby, la belle pin-up latino, ne s’y attendait pas non plus… Nous sommes dans le meilleur des cas, celui où le non-voyant a la « chance » de vivre avec quelqu’un. Il n’est pas seul. C’est ce quelqu’un qui, lui, n’a pas de chance, et aimerait parfois être seul ! Car ils sont deux à ne pas avoir le choix. À voir leur vie de couple se dégrader, occultée par cette relation de dépendance matérielle et physique, unilatérale, à tous les instants de la vie quotidienne, rien que dans la maison. Cuisiner ? Servir dans les assiettes ? Servir à boire ? Manger sans renverser ? Choisir ses vêtements ? Distinguer un spray déodorant d’une bombe de décapant ? Composer un numéro de téléphone sur son portable ? La liste est longue. « Gaby-y-y !... » Gaby excédée, lui joue même des mauvais tours. Trop tentant. Gaby dégoûtée, Gaby épuisée de laver les toilettes parce que « cet imbécile d’aveugle refuse de faire pipi comme une fille ! »

Moins estimé que le chien

Le chien guide jouit d’une réputation flatteuse de grand dévoué professionnel, fidèle au poste, courageux, dur au mal, exclusif, affectueux sans limite. C’est son métier. Il a reçu une formation (longue et coûteuse) dans une école de chiens guides, où il a fait l’objet de toutes les attentions, jusqu’à obtenir la distinction suprême : l’attribution de SON humain aveugle, au cours d’une cérémonie très émouvante et médiatisée. Et il aime ça, le chien. Comme tous les chiens que l’on dresse (correctement) pour faire un métier, le chien guide est heureux d’accomplir ses missions pour l’Homme. Il soulève l’admiration et la sympathie du public… On tourne des films de communication institutionnelle à son sujet… Il passe à « Trente millions d’amis »… Il reçoit des récompenses et des félicitations...

Le compagnon ou la compagne est « réduit » par la force des choses à l’état de grand dévoué. C’est son métier forcé, pas sa vocation. Il se forme sur le tas… Il ne reçoit pas de récompenses ni de félicitations… Il n’a pas l’adhésion du grand public qui trouve ça normal. Toute la compassion du public, de l’entourage, va à l’aveugle, c’est cela qui est normal, et le compagnon doit aider l’aveugle, c’est son devoir, c’est normal… Et ses missions ne sont pas interchangeables avec celles du chien, dont le domaine attitré est la rue (et encore, pas pour tous les déplacements). À la maison, ce n’est pas le chien qui lit le courrier… Où l’on voit Gaby jalouse de l’affection et des égards que prodigue Carlos à la chienne guide. Où l’on voit Carlos préférer sa chienne, bien dans son rôle, efficace, obéissante et aimante, à sa femme, mal dans son rôle et qui peste tout le temps… Jusqu’à l’ultimatum que l’on attend : « C’est ta chienne ou moi ! »

Car l’arrivée d’un chien dans une maison, surtout un chien missionné indispensable, et de grande taille, peut être vécue comme un élément perturbateur pour le compagnon ou la compagne qui n’a rien demandé, qui en plus doit s’en occuper (« Les puces ! Les poils ! »), et se retrouve ainsi avec deux personnes à charge.

Pour une reconnaissance officielle du statut de compagnon de handicapé

Heureusement tout cela ne dure qu’un temps. Carlos acquiert de l’autonomie. Gaby s’habitue. Tous deux s’organisent. Le malheur devient routine. Mais il n’y a pas que les détails matériels (même si le film en fait des anecdotes croustillantes) qui font que la vie est dure. Les sentiments sont mis à rude épreuve, ceux que l’on éprouve l’un pour l’autre, et la fameuse estime de soi. Même si elle aime son mari profondément, Gaby ne supporte pas la situation, elle se sent dévaluée et rejette la faute sur lui. Elle le repousse, perd le goût de s’habiller de manière séduisante… Et il y a les « gros » détails matériels. La vie professionnelle est touchée. Carlos a perdu son emploi. Gaby compte sur l’allocation d’invalidité pour retrouver un petit bout de son train de vie (et de sa joie de vivre). La vie sociale en prend un coup. Le couple n’a plus cette aura chatoyante qui le caractérisait. Le regard des autres, c’est Gaby qui le voit, entre colère, désespoir et regain de dignité… Desperate ! Le scénario continue, la vie continue. Deux enfants viennent à naître. Carlos se crée un job de masseur. Leurs amis les aident. Au final, « ça se tasse », tout ne semble tenir qu’à des problèmes de gestion et d’organisation, mais tellement énormes - et la répartition des tâches est, et restera toujours, complètement inégale. Et tout cela est, et restera toujours, terriblement handicapant pour le compagnon ou la compagne de route. Si l’un est privé de sa vue, l’autre est privé de sa liberté...

Christine Villisech