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Un nouveau départ

Un endroit, un moment, une situation et tout peut changer, il suffit d’une inattention, d’une mauvaise manipulation et la suite devient fatale... Dans la vie et en chimie, il y a des similitudes. Dans mon cas, l’une est liée à l’autre. En cours de travaux pratiques, à cause d’une expérience excessivement dosée, une explosion s’est produite, des produits chimiques ainsi que des éclats de verre se sont projetés sur mon visage et mes yeux. Suite à ce drame, j’ai eu de graves troubles de la vision. À ce moment-là, j’étudiais en dernière année de pharmacie et j’avais de bons résultats. Je vivais en couple et nous avions un bébé, Théo, qui avait deux ans. J’en avais vingt-sept...

J’ai subi de nombreuses hospitalisations. Celles-ci ne me soulageaient guère. Au contraire, j’avais de fortes et interminables migraines. Des douleurs inexplicables et si puissantes à force de me concentrer pour essayer de voir. Ma vue devenait de plus en plus faible. J’ai tout de même eu mon diplôme de pharmacien, même si peu de temps après, j’ai compris que je ne pourrai jamais exercer ce métier. Les médecins m’ont tous dit qu’il n’y avait aucun remède et qu’à un moment ou un autre, je deviendrai… aveugle. Si difficile à prononcer, à entendre. Mais étant donné ma situation j’avais hâte d’en arriver là, même si j’avais peur. Je voulais en finir avec ces maux de tête qui me rendaient fragile et dépressif.

Dans la vie, nous sommes confrontés à des faits nous faisant souffrir, mais contre lesquels nous n’avons aucun recours. Ce fut le cas pour Mariella et moi. Notre couple battait de l’aile. Au lieu de reprendre son envol, il s’est écrasé. Elle quitta notre domicile accompagnée de Théo. Désespéré, je me retrouvai seul à trois jours de mon ultime opération.

J’ai dû apprendre à vivre autrement. Je me suis inscrit dans un institut spécialisé. J’ai commencé par me servir d’une canne pour me déplacer. Puis je me suis lancé dans l’apprentissage du braille. Au départ, ce n’était pas évident du tout. Lorsque j’ai eu un niveau suffisant, j’ai pu utiliser un ordinateur adapté. Avant d’être non-voyant, je ne me rendais pas compte à quel point ces personnes avaient du courage, de la force, du mérite. Si je ne me suis pas laissé abattre, c’était pour mon fils. Il était ma raison de vivre, de me lever chaque matin, d’apprendre...

À l’institut, je fis la connaissance d’une femme exceptionnelle. Elle m’aidait dans mon apprentissage. Cela faisait quatre ans qu’elle travaillait ici. Notre complicité devint de l’amour. Je sus plus tard que nous avions étudié ensemble à l’université, et je me suis souvenu d’elle ! J’avais donc des souvenirs de son physique, de la façon dont elle s’attachait les cheveux... J’étais heureux. Brigitte et Théo s’entendaient à merveille. J’avais un droit de garde d’un week-end par mois. On retrouvait un esprit de famille, que je pensais perdu à jamais.

Petit à petit, je devins autonome. J’entrepris une formation pour devenir kinésithérapeute. Envisager une carrière professionnelle m’enchantait. Je ne peux énumérer toutes les choses qui ont changé dans ma vie. Certaines sont amusantes, comme ma façon d’appréhender les individus. Selon la voix et l’odeur, j’arrive à me faire une idée de la personne. J’échange avec Brigitte, ma compagne, j’exprime ce que je ressens et elle me dit si ma « vision » est juste ou non. Je suis souvent proche de la réalité. Mes quatre sens se sont développés. Mon entourage a dû également modifier ses habitudes. Brigitte ne fait plus les boutiques comme la majorité des femmes. Pour ses vêtements, et surtout ses sous-vêtements, elle ne choisit plus en fonction des couleurs et du style mais par rapport à la matière, à la forme. L’initiative vient d’elle-même car elle désire à tout prix me plaire.

Avec le temps, je réussis à m’adapter à cette nouvelle façon de vivre. Cependant, je ne pourrai pas modifier les comportements des autres, surtout leur regard. Je fais tout pour m’épanouir, je sors, je vais en discothèque. Je n’utilise pas toujours ma canne alors on me prend pour un homme ivre. On me tape dans le dos en disant : « Ça va ? Tu tiendras le coup ? Tu sais, il ne faut pas boire autant !... ». Au début, cela me blessait, je tentais de leur expliquer. Maintenant je laisse les gens imaginer ce qu’ils veulent et avec mes amis, nous nous en amusons.

Pour moi, l’essentiel est le bonheur de mon fils et ma capacité d’adaptation à mon handicap. J’ai rencontré une femme formidable, et mon métier me plaît. Je dois tout de même faire face à de dures épreuves, comme ne pas voir mon fils grandir. La vie est ainsi faite, nul ne peut changer son destin, il faut se dire que ce qui doit arriver, arrivera.

Savoir s’adapter au handicap, c’est une chose. S’adapter au chagrin est impossible. Et pourtant… Mariella a trouvé un emploi au Mexique, elle part demain. Avec Théo ! Selon le juge, elle est en droit d’agir de la sorte. Il se prépare à partir à l’autre bout du monde, pendant que je me noie dans mes larmes, prêt à accomplir l’ultime geste... C’est en lui que j’ai puisé la force de me battre. Aujourd’hui je me laisse abattre.

Angélique Germain