Le dragueur
Carol vient de s’installer dans ce TGV qui doit l’emporter jusqu’à Nice, chez sa soeur où elle compte passer quinze jours de vacances au soleil. Voiture 2, club 4, coin couloir (plus simple pour aller aux toilettes, inutile de déranger quelqu’un). Sa chienne Dune a réussi à se glisser sous la banquette. Tout de même, ces chiens guides, ils sont vraiment extra ! Certes, pense Carol, on leur a accordé la gratuité dans les moyens de transport mais il faut dire qu’ils ne prennent pas grand’place ! Ah oui vraiment, ils ont bien du mérite ! La pauvre, elle va étouffer là-dessous… Heureusement que j’ai pris sa gamelle pliante et de l’eau dans mon sac à dos, je pourrai la faire boire de temps en temps. Carol est très organisée, très prévoyante. D’ailleurs, afin de voyager léger, aidée de son auxiliaire de vie, elle a fait expédier sa valise à l’avance.
De même, par souci de discrétion, Carol prend soin de mettre son téléphone sur messagerie : son portable dernier cri étant parlant (et fort bavard en cas de réception de SMS ou bien d’appels auxquels elle ne répondrait pas), elle n’aime pas importuner les gens avec tous ses gadgets sonores. Maintenant, elle a sorti son ordinateur ainsi que son petit lecteur de CD MP3 car elle compte bien terminer le bouquin audio qu’elle est en train de lire. C’est un polar, Carol est fan de romans policiers, l’intrigue arrive presque à son dénouement, il lui tarde que le train démarre pour chausser ses écouteurs.
Bon, quelqu’un vient de s’installer de l’autre côté de la table. Il (ou elle) se glisse jusqu’au coin fenêtre. C’est normal, ce doit être un voyant, il (ou elle) pourra admirer le paysage. Espérons que ça sera quelqu’un de sympa, le voyage est long… Ce n’est pas drôle lorsqu’on ne voit pas et qu’on ne peut se faire une idée de la personne qui vous fait face. Maintenant, elle le sent : il (ou elle) la regarde, ça c’est sûr, Carol sent son regard posé sur elle, un regard qui la scrute.
« Bonjour Mademoiselle »… Bonjour répond poliment Carol. Ah c’est bien ma veine, un homme ! Pourvu qu’il ne fasse pas du gringue ! Carol le sait, elle est plutôt jolie : assez grande et pas mal bâtie (elle fait beaucoup de sport : gymnastique, aquagym, natation, randonnée…), elle a des cheveux mi-longs abondants et très bruns encadrant un visage ovale, de grands yeux verts que la cécité n’a pas abimés. Oui, la tendance populaire se représente toujours les aveugles munis de grosses lunettes noires dissimulant des yeux inexpressifs et pas toujours très beaux à voir mais, le plus souvent, il n’en est rien. La majorité des non-voyants aujourd’hui est atteinte de cette fichue maladie : la rétinite pigmentaire, laquelle, si elle réduit irrémédiablement le champ visuel n’altère pas l’apparence du globe oculaire. Carol fait partie de cette majorité-là, même si, il faut bien l’avouer, son regard désormais est devenu un peu flou. Mais cela ne se remarque pas tout de suite et bien des hommes s’y sont laissés prendre… Aussi Carol a-t-elle l’habitude de se faire « draguer ». « Que vous avez de beaux yeux ! Que votre regard est étrange ! », combien de fois Carol n’a-t-elle pas entendu ces phrases ! Et ça se termine toujours de la même façon. Lorsqu’ils s’aperçoivent de leur méprise, ils ne savent plus comment faire pour la laisser tomber. Carol sait tout cela. C’est pourquoi elle est devenue réservée à l’égard des hommes, préférant de beaucoup la compagnie de ses camarades d’infortune. Au moins, eux, ne cherchent ni à frimer, ni à abuser de la situation...
Pas mal la nana ! pense l’inconnu dans son coin, réprimant un sifflement de connaisseur, le voyage pourrait devenir intéressant !...
Le train s’ébranle, ouf, on est partis. Carol se précipite sur ses écouteurs, elle lit, elle est tranquille, il peut toujours la regarder, elle fait semblant de s’être endormie tout en écoutant son CD. Trois quarts d’heure s’écoulent ainsi.
C’est bien ma chance ça !... pas facile de l’aborder la fille !... se dit le bel inconnu.
Carol vient de terminer son livre : un Mickael Connelly, le meilleur, elle a tous ses bouquins, par bonheur, ils sont tous enregistrés et en vente dans les librairies spécialisées en livres parlés ; et à chaque fois, le dernier est toujours supérieur au précédent, c’est formidable. Bon, qu’est-ce que je fais maintenant pense-t-elle, je ne peux quand même pas passer tout le voyage ainsi, il va falloir que je change d’activité… Elle range donc petit lecteur et casque dans son sac. L’autre ne perd pas un instant : « C’était bien, ce que vous écoutiez, Mademoiselle ? » « Pas mal », répond évasivement Carol qui se hâte d’ouvrir son ordinateur pour rapidement rechausser un autre casque, celui par lequel lui parvient le son de sa synthèse vocale. À chaque fois qu’elle se met à l’informatique, elle ne peut s’empêcher d’avoir une pensée attendrie pour ces nouvelles technologies qui leur permettent, à eux non-voyants, d’avoir accès à la lecture et l’écriture, à la communication, à la culture, à tout quoi. Juste avec cette petite merveille. Un vrai petit bijou ce dernier portable dont elle vient de faire l’acquisition : c’est exactement le même ordinateur que celui de monsieur Tout le monde, une petite miniature parlante, quel progrès ! Autrefois, pense encore Carol, monsieur Braille nous a sortis de notre ignorance grâce à son invention d’écriture en petits points en relief, mais, si nous voulions posséder un dictionnaire, il nous fallait toute armoire pour pouvoir le ranger. Aujourd’hui, un seul petit CD ROM et on a tout le Robert par exemple ! Et que dire d’Internet ! Même si elle n’a pas accès à tout ce qui est image, Carol ne se débrouille pas trop mal pour surfer.
Justement elle a une recherche à faire sur Internet pour un article qu’elle doit rédiger et, grâce à son système wifi et à la clef d’enregistrement qu’elle n’a pas manqué de se procurer avant le départ, elle peut se connecter dans le train. Quand même, pense-t-elle toujours, heureusement que je suis aveugle aujourd’hui et que je ne suis pas née trente ans plus tôt !
Le voyageur dépité la voit se reboucher les oreilles d’un nouveau casque… Non mais ce n’est pas vrai ! Elle ne va pas faire que ça ! Oh toi ma petite, je t’aurai quand même !... Carol lance sa recherche sur Google, elle arrive sur le site de l’encyclopédie Wikipédia ; elle parcourt les liens grâce aux raccourcis clavier puisqu’elle ne peut bien évidemment pas se servir d’une souris, elle entre sur celui relatif au World Trade Center, Ground Zero, et commence à lire. Elle est absorbée dans sa lecture depuis déjà quelque temps, elle en a oublié son voisin de voyage, sa main s’écarte un peu de son appareil et va se perdre sur la table, pas très loin de celle du monsieur. Celui-ci rapproche un peu la sienne et vient frôler celle de Carol, ramenant brusquement la jeune fille à la réalité. D’un geste bref, elle retire sa main.
Quelque peu agacé par cette citadelle imprenable mais enhardi quand même par ce premier effleurement, l’homme change de place et vient se mettre juste en face de la jeune fille, ses genoux venant toucher ceux de Carol. Là, évidemment, pense Carol, il y a si peu de place dans ces clubs 4 que, même s’il ne l’avait pas fait exprès, s’il a de grandes jambes, il n’aurait pu faire autrement ; mais quand même, en l’occurrence, qu’est-ce qu’il vient faire là ? Je le vois venir. Il va falloir que je lui sorte le grand jeu si je veux m’en débarrasser. Carol a une tactique infaillible.
Mais qu’on ne s’y trompe pas cependant. Si elle n’en dit rien, comme bon nombre des ses consœurs, Carol souffre d’une infinie solitude qu’une pudeur extrême lui permet de dissimuler. Elle aussi aimerait bien rencontrer quelqu’un de gentil avec qui partager sa vie, construire une famille, avoir des enfants (oui, le handicap n’empêche pas le désir d’enfant, ce besoin vital d’être mère). Mais elle sait aussi que ce n’est pas ce que recherche ce genre d’hommes. Alors, en attendant celui qui voudra bien accepter ses yeux malades, elle s’est forgé l’image de la fille autonome assumant parfaitement son handicap. Et pourtant, s’ils savaient tous, combien elle souffre de ne pas voir le visage de ses parents vieillissants, celui de ses adorables neveux, de ne pouvoir admirer le coucher de soleil, s’attendrir sur des photos jaunies, etc… Mais à quoi donc lui servirait-il de se lamenter sur son sort ?...
Carol un instant se laisse aller à une certaine nostalgie. En face, l’homme est tenace. Comment savoir sur qui on tombe lorsqu’on ne voit pas ? Oh même sans voir, certaines attitudes ne trompent pas. Les genoux du monsieur sont d’ailleurs très explicites ! Mais c’est toujours très gênant d’avoir à rembarrer quelqu’un quand il est impossible de se faire une idée sur son physique. Après tout, il est peut-être beau garçon, peut-être serait-ce un bon parti pour ne pas rester vieille fille ? Non. Carol repère assez vite ce genre de dragueur invétéré. Quelqu’un de bien n’agirait pas ainsi. Carol réfléchit à l’attitude à adopter afin de minimiser l’affaire et de le décourager sans faire d’esclandre. Je vais faire celle qui ne comprend rien. S’il pense être tombé sur une cruche, peut-être abandonnera-t-il la partie ? Quand même, c’est égal, j’ai encore pas mal de temps à passer dans ce train, si je suis obligée de le remettre à sa place, ça ne va pas être drôle !...
C’est ce moment que choisit Dune pour se manifester, elle a chaud, elle a soif, elle s’extrait timidement de dessous la banquette. L’homme médusé regarde ce gros chien sortir miraculeusement du siège de la jeune fille.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? » demande-t-il quelque peu inquiet. « Vous le voyez bien : c’est un chien », répond Carol amusée par la surprise du monsieur. « Je le vois bien évidemment… mais qu’est-ce que fait ce chien ici ? »
« Eh bien, c’est un chien guide !... » « Un chien quoi ? » « Vous ne connaissez pas les chiens guides ... ? »
« Bien sûr que si, je connais les chiens guides ! rétorque vexé l’inconnu en haussant les épaules. Mais ça ne me dit pas ce que ce chien fait ici ! C’est quoi ce truc ? »
« C’est mon chien guide » réplique Carol insistant sur le « mon ».
« Mais vous, qu’est-ce que vous en faites ? Vous le dressez ? » Décidément, pense Carol, il ne veut rien voir.
« D’abord, pour un chien guide on n’emploie pas le verbe dresser, on dit éduquer ; ensuite, je vous dis que c’est mon chien guide, puisque je suis non-voyante. » « Non quoi ? » « Non-voyante je vous dis ! Aveugle… si vous préférez !... » assène Carol en haussant le ton afin qu’il comprenne bien la situation.
« Aveugle ? Aveugle ? Ah mon dieu ! Et moi qui vous trouvais jolie ! » Ahuri, le voilà qui attrape brusquement sa valise dans le filet : « Excusez–moi Mademoiselle, mais je suis allergique aux poils de chien… »
Et voilà… soupire Carol par-devers elle… le tour est joué, il n’y en a pas un qui résiste… La cécité éloigne immanquablement ces beaux messieurs dragueurs.
Augustine LAMBERT



