Les deux aveugles
Des pas lents avancent doucement. Le son atténué par le mur mitoyen. J’entends la sonnerie électrique du réveil, puis, quelques instants plus tard, l’eau de la douche. Dehors, les portes de voitures claquent, les klaxons, les talons... Mais les magasins n’ouvrent pas encore, il doit être 7 heures.
Tout doucement je me redresse, la main au bord du lit caresse le bois, je pose mes pieds sur les dalles froides. Mes chaussons à droite contre le mur. Comme chaque matin, excepté le septième jour de la semaine, je traîne mes chaussons jusqu’à la salle de bain, l’interrupteur à droite juste au dessus du lavabo et le tissu de la serviette à côté. À côté, le bruit de la vaisselle dans l’évier, les voix du matin, je tourne vers la droite le bouton, Radio Classique.
Des pas précipités dégringolent les escaliers, le cliquetis des clés dans les serrures, plus haut le parquet grimace d’amertume sous le poids de la vieille dame du quatrième. J’entends l’immeuble se vider peu à peu de ses habitants, vient le tour de mon voisin qui comme chaque matin ferme sa porte aux environs de 8h30. Au même instant la voisine d’en dessous met en marche l’aspirateur, la concierge au rez-de-chaussée entame son monologue matinal de sa voix rauque tout en balançant la serpillière au sol. L’odeur du liquide nettoyant qui s’en dégage arrive au seuil de ma porte, bientôt tout l’immeuble est embaumé, et me voilà revenu dans mon enfance.
Dans la cuisine, chez ma mère, tandis qu’elle lavait le sol de ce même liquide nettoyant, moi j’apprenais ma leçon de géographie. Je posais mes mains à plat sur mon livre, les yeux fermés je récitais le nom des villes, Tokyo, Miami, Johannesburg, Beyrouth, Paris, Londres, Sydney... Tous ces grands noms aux histoires illustres que je ne pouvais que toucher du doigt. Toutes ces beautés du monde, ces verdures à perte de vue, ces mers et ces océans déchaînés dans les contrées lointaines, ces cieux azur et ces couchers de soleils, toute cette vie qu’un enfant aussi curieux que moi n’a pas pu voir ; tous ces noëls et ces fêtes de famille sans images, enfin toutes ces années d’études au son des voix pédagogues, des craies sur le tableau, des silences de gêne ou de pitié, des chuchotements mesquins.
L’eau froide coule sur mon visage, les yeux fermés, la tête levée au plafond, je reste quelques minutes, puis je tâte le mur, descends ma main, longe le tuyau de douche et atteins la savonnette fixée au mur. Quelque temps plus tard, je m’habille lentement, mes clés sur le rebord droit de la cheminée, je les introduis dans la serrure du centre et tourne deux tours à droite, la porte s’ouvre. Dans l’escalier de l’immeuble la main sur le mur je descends, quelqu’un vient en sens contraire.
Un homme de grande taille passe à côté de l’aveugle puis continue de monter en hâte le reste des escaliers jusque chez lui.
Quelques années plus tard... L’homme ouvre sa boîte aux lettres au rez-de-chaussée, la concierge ayant fini sa journée de travail. La porte de l’immeuble s’ouvre péniblement. Un homme, tête baissée, avance pas à pas vers l’escalier, son pantalon traîne à terre, sa chemise mal boutonnée comme s’il ne s’était jamais vu dans une glace, dans sa main droite il tient une canne métallique ; il pose sa main au mur et grimpe les marches. L’autre se précipite.
- Bonsoir Monsieur, vous avez besoin d’aide ?
L’aveugle sourit tristement, le regard en biais vide comme s’il pensait au passé, et répond d’un ton sage :
- Je vous connais, Monsieur.
- Ah oui ?! Nous nous sommes déjà rencontrés ?
- Je suis votre voisin.
Un silence de gêne suit cette réponse puis l’autre reprend :
- Depuis...
- Oh ça va faire maintenant... 12 ans... répond l’aveugle l’air soucieux et d’un ton patient.
L’homme baisse la tête de honte devant l’autre qui ne peut voir son visage mais qui comprend la lourdeur de ce silence. Plus d’une décennie durant il a vécu aux côtés d’un aveugle à qui il n’a pas même adressé une parole bienveillante.
Le hasard a fait que deux aveugles purent vivre l’un à côté de l’autre, l’un ne pouvant voir l’autre mais le connaissant ; et l’autre ne le connaissant pas, et qui cependant le voyait chaque jour de son existence.
Ariane AOUN



