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Frais soleil de la nuit

« Professeur ? Professeur ! » Cette fois la jeune fille tambourina à la porte. « On vient, on vient... » marmonna une voix à l’intérieur de la maison. La porte s’ouvrit enfin sur un homme en peignoir, des parcelles de nuit encore imprimées sur le visage. « Qu’est-ce que c’est ? grommela-t-il d’une voix pâteuse. –– Mais vous dormiez encore, Monsieur Beauchamp ! –– Marianne, c’est vous ? Évidemment que je dormais ! Un dimanche à sept heures, vous ne pensiez pas me trouver en train de prendre une leçon de claquettes ! –– Et voilà, vous avez oublié ! Je m’en doutais. Et dire que je me suis levée aux aurores, alors que... –– Attendez ! Ce n’est quand même pas aujourd’hui que... ? –– Eh si, professeur. La journée du patrimoine. Je vous laisse deux minutes pour vous préparer parce que, habillé ou pas, on lève le camp à sept heures quinze maximum. » Rémi Beauchamp s’éloigna dans le couloir en maugréant des imprécations que la jeune fille, par bonheur, ne pouvait entendre, avant de lui lancer par-dessus son épaule : « Vous me laisserez au moins le temps d’avaler une tasse de café, non ? –– Bien sûr, si vous m’en offrez une ! »

Quatorze minutes et six secondes plus tard, Rémi, muni de sa canne et de ses lunettes de soleil, refermait le portillon de sa cour, précédé de Marianne. Cette dernière attrapa son bras et l’entraîna à vive allure à travers les rues de la ville. « À cause de vous nous allons louper le bus, se plaignit-elle. –– Au fait, tant que je suis encore trop endormi pour opposer une quelconque résistance, si vous en profitiez pour me donner les détails de notre excursion ? –– Vous n’avez pas reçu mon mail ? –– Hein ? Heu si, mais figurez-vous que mon convertisseur braille est tombé en panne... –– Ben voyons ! Ce n’est pas plutôt votre réveil qui est tombé en panne ? Nous partons escalader le terril Mont-Noir pour prélever des échantillons de minéraux au sommet, ensuite nous les analyserons afin de reconstituer son histoire. –– Le terril Mont-Noir ! Quel nom charmant ! J’espère que nous aurons le temps de faire un crochet par la Forêt de l’Épouvante. –– Ne faites pas votre mauvaise tête, professeur. C’est bien vous qui avez accepté de suivre cette activité, oui ou non ? –– J’ai signé pour ça, moi ? Je devais être drogué... Voyons, ce n’est pas ce jour où j’ai confisqué un joint à l’un de vos camarades de classe ? –– Montez, Monsieur Beauchamp ! » le pressa la jeune fille en s’esclaffant, tandis qu’ils attrapaient leur bus de justesse.

Une fois descendus à leur arrêt, Rémi sentit que la journée allait être belle. Un vent léger passait sur sa figure, chargé de senteurs de chèvrefeuille et de sous-bois. Le soleil matinal chauffait la peau nue de ses avant-bras, posait son masque doux sur son visage. « Par ici, professeur », lui dit Marianne en lui proposant son bras. Ils empruntèrent un sentier forestier où les brindilles et les morceaux d’écorce crissaient sous leurs chaussures. De lointaines clameurs d’enfants, mêlées au babil de jets d’eau et d’éclaboussures, perçaient à travers les arbres. « Où sommes-nous ? –– À la base de loisirs de Haubuisson. Le Mont-Noir est à environ une heure de marche. » Le professeur soupira. « Rappelez-moi pourquoi je fais tout ça, déjà ? –– Selon les nouvelles directives du rectorat, commença Marianne en adoptant un ton docte et pédagogue, dans le cadre de la journée du Patrimoine, chaque élève du cycle secondaire doit choisir une activité en rapport avec l’histoire ou les particularités de sa région et la réaliser avec un enseignant de son choix, ceci afin de... –– De grâce, ne me récitez pas cette circulaire ridicule ! Encore une aberration ministérielle, pesta Rémi. Et vous aviez spécialement besoin de moi pour cela ? Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, j’enseigne le français, pas la géologie. » La jeune fille resta étrangement silencieuse, mais si son professeur avait vu l’ombre rose qui s’épanouissait sur ses joues, peut-être aurait-il mieux compris le choix de son élève.

Une heure et quelques jérémiades plus tard, Marianne stoppa leur procession et s’exclama : « Nous y sommes : le Mont-Noir ! –– J’entends déjà battre les ailes des chauves-souris... Il n’y aurait pas un château planté au sommet, hanté par quelque vieux vampire, par hasard ? –– Ça dépend... Vous comptez construire un château une fois en haut ? répliqua Marianne. –– Petite effrontée ! Puisque c’est ainsi, je vais prendre une longue pause avant de daigner poser le pied sur votre Montagne de la Mort. » Rémi s’éloigna du sentier et s’assit à même l’herbe grasse qui bordait les bois environnants. Un parfum fruité passa dans l’air et il se demanda de quelle plante il pouvait provenir, avant de sentir la proximité de Marianne qui lui mettait une bouteille d’eau entre les mains. Un peu étourdi par les effluves vanillés que dégageait l’adolescente, Rémi mit quelques secondes à réagir. « Oh, merci Marianne. Vous avez pensé à tout, dit-il en avalant une gorgée d’eau. –– J’avoue que j’ai préféré ne pas m’en remettre à vous pour organiser les détails de notre expédition. –– Hé hé ! Vous avez bien fait ! Alors, dites-moi, qu’a-t-il de spécial ce Mont Infernal ? –– Mont-Noir ! En fait mes grands-parents habitent dans les environs, et quand j’étais petite j’escaladais souvent le terril jusqu’au sommet. Je trouve qu’il règne une atmosphère particulière là-haut, très apaisante. On y est loin de tout, seul avec le vent qui nous murmure des secrets à l’oreille et emporte nos pensées. Je voulais partager ça avec vous... » La jeune fille s’interrompit soudain. De nouveaux pétales de roses dansaient sur ses joues, Rémi les devina. Après un long silence il se leva et lança : « Bon, on y va ? »

À mesure que le professeur et son élève gravissaient le flanc du terril, le soleil s’élevait de plus en plus haut dans le ciel, les accompagnant dans leur ascension et les considérant de son oeil curieux. À l’approche de son zénith, Marianne héla Rémi, qui marchait derrière elle à une distance croissante : « Nous arrivons, professeur ! Encore un peu de courage ! – J’espère que vous ne dites pas ça pour me berner ! souffla Rémi en s’essuyant le front d’un revers de main. À chaque cor au pied je retirerai un point sur votre travail, jeune fille », déclara-t-il en la rejoignant. Ses soupçons s’avérèrent infondés, car cinq minutes plus tard le sommet rocailleux du Mont-Noir leur apparut au détour d’un bosquet. Ça et là, des tiges de métal rouillées sortaient du sol, comme de gros vers rouges figés par la chaleur. Des éclats de charbon affleuraient entre les pierres, évoquant d’étranges champignons échappés d’un monde nocturne. Le vent était plus fort qu’au pied du terril et sifflait entre les branches des rares arbustes. « Regardez ! s’exclama Marianne. C’est magnifique, n’est-ce pas ? Toute la vallée s’étale devant nous, comme si nous étions à la proue d’un navire, au milieu d’une mer verdoyante ! On aperçoit même le lac de Haubuisson, où nage une réplique du soleil escortée par des bancs de nuages. On dirait un gouffre ouvert sur une dimension inversée, vous ne trouvez pas ? Oh ! Mon Dieu... Je... Je suis désolée. » Rémi ne voyait pas les larmes qui commençaient à rouler sur les joues de la jeune fille, mais il percevait ses sanglots. « Marianne ! Que vous arrive-t-il ? –– Je suis une idiote... Pendant tout ce temps je ne me suis pas aperçue... Je n’ai pas réalisé que j’aimais cet endroit pour le panorama qu’il offre. Excusez-moi... Je suis si stupide... Je vous ai amené ici pour rien. » Ses pleurs semblaient ne plus pouvoir s’arrêter, et un passant en contrebas aurait cru entendre les plaintes d’une petite fille perdue dans les hauteurs, loin de ses parents. Rémi s’approcha d’elle et lui saisit les mains. « Allons, Marianne... murmura-t-il. Que vous êtes bête. » La jeune lycéenne leva les yeux vers son professeur et vit qu’il lui adressait un grand sourire. « Comment pouvez-vous dire cela ? Je n’ai pas le sentiment d’être venu pour rien. » Il tira un mouchoir de sa poche et entreprit d’essuyer ses larmes. « Je peux ressentir cette atmosphère dont vous parliez. Je suis vraiment content que vous m’ayez fait découvrir cet endroit. Tenez, voici un secret que le vent va emporter bien loin d’ici, à l’autre bout de la terre. » Rémi retira ses lunettes et Marianne remarqua pour la première fois que ses yeux étaient bleus, d’un bleu polaire, comme ce lac d’un autre monde. Il déposa un baiser sur sa joue. Puis il tourna son visage dans la direction où le soleil l’attirait et déclara : « C’est une journée magnifique pour faire de la randonnée, vous ne trouvez pas ? »

Lorsqu’ils se décidèrent à rentrer, le soleil n’était plus qu’une boule rouge posée sur l’horizon, comme une glace en train de fondre sur l’asphalte. Le lac et la vallée étaient déjà plongés dans l’ombre, rejoignant ce monde familier au professeur depuis qu’il avait perdu la vue. Mais aux côtés de Marianne, sa main réchauffant la sienne, il distinguait nettement un soleil d’une autre nature, luisant dans la nuit sans la dissiper. Un soleil frais comme la rosée du matin, aux rayons blancs et parfumés. Alors qu’ils quittaient les hauteurs solitaires du Mont-Noir, Rémi et Marianne oublièrent les minéraux qu’ils étaient venus chercher.

« On ne voit bien qu'avec le coeur. L’essentiel est invisible pour les yeux. » (A. de Saint-Exupéry)

Thomas Jonas