De l’autre côté
Lorsque le si bémol ou presque du réveil a frappé et que j’ai ouvert les yeux, le bras droit en extension tapotant la surface supérieur de l’appareil à la recherche du bouton d’arrêt, il était sept heure. Les chiffres se détachaient, rouges sur fond noir, au milieu de la délicieuse brume matinale qui nimbait encore ma vision.
J’ai sursauté.
Effaré et affairé, tout occupé au milieu de ma surprise à tenter d’éteindre à tâtons ce gémissement continu et synthétique. J’ai tour à tour allumé la radio qui, comme je n’avais pas réglé les fréquences, s’est mise à émettre un crachotement de plus en plus intense, suivant dans sa progression celle de mon doigt qui dans les mauvais sens travaillait le bouton de volume, passé en revue les différentes bandes hertzinennes , tapé du poing puis du plat de la main dans l’espoir de couvrir une surface plus large puis, en désespoir de cause, tiré violement l’appareil vers moi pour le débrancher et faire cesser ce vacarme, au risque à ce stade assumé d’arracher à l’autre extrémité la totalité de la prise électrique.
J’étais en rogne, en un temps record mis dans un pétard du diable bien que je sache qu’il en est toujours ainsi avec les nouvelles acquisitions. Le temps que mon corps s’y fasse, intègre leurs différentes spécificités et particularités pour les faire chair, sang, et tomber pile sur le bouton, quel que soit son état et sa position.
Je tenais à présent le réveil à deux mains, cherchant à nouveau à identifier du bout des doigts ses contours et les aspérités fonctionnelles qui le recouvraient, machinalement. Je respirais profondément aussi, essayais de me calmer à l’aide d’une respiration taoiste basée sur l’expiration forcée qu’un de mes clients, pratiquant assidu et passionné, m’avait enseignée afin de « désengorger » mes sphères sensorielles en général et, dans le cas présent, auditive en particulier.
Je suis resté ainsi un bon moment, soufflant avec rage, jusqu’à ce que les chiffres rouges sur fond noir me reviennent brusquement en mémoire et que mes yeux comme d’eux-mêmes et automatiquement, répondant à ce stimulus lointain aux allures de réminiscence, ne s’ouvrent sur l’appareil que j’avais entre les mains. Ils avaient disparu, bien entendu, mais le cadran que j’avais devant moi était bien noir comme le liseré qui serpentait sur la surface grise métallisée de la coque rectangulaire et les boutons, de différentes formes, diamètres et épaisseurs, chacun affublé d’une fine légende noire elle aussi servant à identifier sa fonction.
J’étais ébahi, mais en même temps je trouvais tout cela parfaitement normal. Je découvrais ce réveil sous un angle inédit, de visu, mais je pouvais en même temps le décrire dans les termes appropriés sans aucune gêne ni hésitation, enfilant les uns après les autres et avec naturel les qualificatifs géométriques et les adjectifs de couleurs pour tresser sa description visuelle précise, comme si ce monde n’avait cessé de m’appartenir. Je me suis penché, le torse hors du lit, afin de vérifier si la prise électrique n’avait pas trop souffert de mon accès d’impuissance. Elle semblait indemne, dans son cocon banc blottie derrière ma table de nuit en formica beige, tout comme le fil de branchement de l’appareil, que j’eus l’idée de vérifier aussi.
Je me suis levé d’un bond. J’étais comme ivre. Ivre de repères, de souplesse de déplacement, de perspective, de possibilité de description. J’étais chez moi, enfin. Je pouvais à présent prendre pleine possession des lieux, lancer la cafetière et mettre la table du petit déjeuner tout en choisissant d’un coup d’œil mes habits du jour, assortis comme mon corps à la vitesse qu’il redéployait brusquement dans ses déplacements à travers les pièces, en chaussettes glissant sur le carrelage d’une place à une autre, anticipant ses points de chute et les différents obstacles domestiques avec l’agilité d’un singe, grisé comme l’est celui d’un enfant dans l’emprise qu’il déploie progressivement sur son espace vital. Je riais, j’accompagnais chaque dérapage d’un « Yiiiiouuu ! » tonitruant. J’aurais pu m’amuser comme cela toute la matinée encore, toute la journée peut-être, mais il ne fallait pas que je traîne : mon premier accord était à neuf heure et j’avais à traverser la moitié de la ville.
J’ai voulu vérifier que je n’étais pas en retard mais impossible, je me suis aperçu avec surprise et agacement que je n’avais aucune pendule accrochée au mur. Pas d’horloge, qu’elle stupidité, et mon réveil que j’avais bêtement débranché ! Il me faudrait arranger ça au plus vite. J’ai fini d’une traite mon mug de café noir, pris à la volée mon sac de travail, mes lunettes noires d’invalide et mes clefs sur l’étrange et ce matin surprenante petite table de bois clair de l’entrée et foncé prendre mon bus.
Lorsque M. Grodin a ouvert la porte, il portait un pyjama de soie mauve traversé de rayures verticales blanches. Il m’a regardé avec un drôle d’air à travers ses gros yeux encore bouffis de sommeil, entre étonnement et effroi. « M. Terrier ?! » il a demandé. « Mais il n’est que huit heure et quart, vous êtes diablement en avance et qu’avez-vous fait... « Huit heure et quart ! Quand je disais qu’il fallait que je m’achète une pendule ! Et puis le trajet avait été plus aisé qu’à l’ordinaire, je m’en étais fait confusément la réflexion lorsque je parcourais les couloirs bondés du métro, évitant souplement tous ses corps comme dans un canevas géant enchevêtrés dans la même contrainte matinale, les uns contre les autres se pressant sur les quais et dans les wagons sous la poussée du temps et succession mécanique des rames. « ... de votre cane ? »
Un peu essoufflé après avoir monté les trois étages d’escaliers quatre à quatre, il m’a fallu quelques secondes pour réaliser. Que j’avais mes lunettes devant les yeux- ce qui respectait les apparences – et que l’énorme figure de sieur Grodin, flasque dans son ensemble et nettement disgracieuse sous la poussée gravitationnelle de ses bajoues de Saint Hubert, surprenante sous cet angle parce que diamétralement opposée en cela à la résonnance que donnait d’elle la petite voix fluette et légèrement rauque qui s’en échappait, trahissait une interrogation profonde qui dépassait la simple surprise. Ses yeux globuleux, agités maintenant de cillements ininterrompus, me fixaient avec une telle intensité que, mal à l’aise malgré mes verres fumés, j’ai dû mettre mes mains en écran, à la manière d’un joueur de colin-maillard cherchant à assurer sa progression. « Impossible de mettre la main dessus ce matin... Je ne comprends pas... pour l’heure... » M. Grodin en a saisi une et, alors d’une physionomie plus compatissante et compréhensive, m’a gentiment guidé à l’intérieur.
Le demi-queue laqué noir trônait au milieu d’une grande pièce lumineuse et entourée de grandes baies vitrées qui offraient une vue magnifique sur les quais et un bon quart de la ville. La clarté matinale réveillait doucement les ferrures de cuivres des meubles de bois noirs précieux et exotiques ainsi que les reflets d la table basse en verre, pendant tout naturel du canapé de cuir jaune à appui tête inclinable recouvert d’un plaid de soie aux motifs tribaux, et dont le soubassement servait de refuge aux livres d’art en cours de consultation. Deux grosses bibliothèques de bois fauve encadraient un énorme écran plasma situé en face du canapé et dont le liseré en marqueterie rappelait subtilement la teinte du parquet flottant, assez sombre mais illuminée par endroit par de petits tapis persans aux couleurs vives. A côté de moi, juste à ma gauche, une chaîne haute définition était encadrée par deux baffles fins à support conique et trois tours de CD en merisier pâle.
J’étais assis au piano, ma clef d’accord à la main, submergé par la richesse des lumières et des lignes, par cet intérieur subtilement agencé comme le bien-être dont il était gros, le bonheur et la douceur de vivre qu’il promettait. Je ne sais pas combien de temps je suis resté ainsi, incapable de faire un geste, imaginant le crépuscule tomber sur la pièce dont la lumière serait retravaillée alors par des éclairages savamment dosés, de biais, redonnant une vie autre aux choses et aux couleurs, plus intime, plus proche d’une sérénité toute intérieure.
« M. Terrier ? Tout va bien ? »
« Oui, oui, bien sûr ». Et je me suis mis au travail. Mais impossible de le mener à bien. Je n’entendais plus rien. Mon audition était entièrement parasitée par la violence de mes dernières impressions visuelles, le clavier lui-même me renvoyait des reflets d’ivoire qui perturbaient ma compréhension du son. J’étais poussé par une force instinctive à ne plus localiser les notes que visuellement, le long de l’échelle des touches bicolores. Je ne les différenciais plus par leur texture sonore propre. Tous mes repères se trouvaient brusquement chamboulés. J’ai bien essayé de fermer les yeux, de retrouver mon état antérieur mais par fulgurances me parcouraient les lignes de fuites et les espaces cossus de cet intérieur puis, comme pris dans une comparaison automatique, ceux plus pauvres et tristes de mon propre appartement et en fin de compte de ma propre vie. J’ai tourné ma clef dans tous les sens, butant sur chaque intervalle sous l’œil perplexe de mon client et il était plus de onze heure à la pendule triangulaire qui faisait face à une gravure représentant Rostropovitch jouant les suites de Bach devant le mur en ruine de Berlin lorsque je me suis fait raccompagner à la porte en assurant M. Grodin que non, ce n’était pas la peine qu’il me ramène, que je pouvais très bien rentrer tout seul sans ma cane.
C’est la troisième fois de la journée que le téléphone sonne et que sur l’écran s’affiche le numéro de la banque. « Faire le point », c’est à chaque fois ce qu’il me dit pour gentiment me convaincre de venir jusque dans son bureau, dans sa nasse. Faire le point ! Le point sur quoi ? Sur le gouffre dans lequel depuis ce jour je me suis enfoncé ? Sur mon désir de vivre un peu après des années entières de tunnel sans possibilité de rémission, amputé de la face visible du monde comme on peut l’être d’un membre, claudiquant, dans la vie alors étranger, contraint de survivre au prix d’efforts constants et toujours inutiles face à l’écueil infranchissable de la normalité ?
J’attends les huissiers. Ils m’ont prévenu par lettre, comme je ne réponds plus au téléphone, qu’ils allaient les envoyer saisir. J’ai pourtant travaillé plus, pour gagner plus, fait des heures supplémentaires et des accords au noir, à droite à gauche, de part et d’autre de la ville mis à profit la vitesse redécouverte de mon corps pour la constater bornée elle aussi, incapable de satisfaire la violence dévorante de mon appétit visuel naissant.
La pendule quadrangulaire aux lignes épurées achetée directement en sortant de chez M. Grodin et située aujourd’hui au-dessus de mon tout nouvel écran plasma HD marque sept heure. Je les attends tous les jours maintenant, au bout d’une nuit presque blanche , après avoir somnolé quelques minutes sur mon sofa de cuir rouge recouvert d’un plaid de soie noire, interprétant dans le sens de leur arrivée chaque nouveau bruit sur le palier, ceux d’un immeuble entier qui s’ébroue après l’engourdissement de la nuit. Mes yeux rougis de fatigue glissent mécaniquement sur la moquette aux teintes pourpres et chaleureuses jusqu’aux boiseries fauves veinées de noir de ma bibliothèque, encadrées de dessins aux fuseaux dénichés à prix d’or chez le brocanteur de la rue Saint Marc. Un petit meuble à partitions plein à craquer style dix neuvième en bois noir leur fait face, harmonisant, par-dessus le quart de queue aux reflets brillants, la mélodie des teintes. Sur le comptoir de ma nouvelle cuisine high tech aux accents métallisés trône une collection de bibelots et de contenants en verre bleus, de toutes formes et de toutes tailles, en attente d’une vitrine digne d’eux ainsi qu’un gros classeur de cuir beige, ordonnateur de mes dépenses devenu réceptacle de mes multiples crédits et impayés.
Je ferme les yeux. Le visage de M. Grodin se dessine, canin, au milieu de son salon et de mes tours de clefs désordonnés, mon oreille butant sur chaque note dans l’obscurité auditive des impressions visuelles fulgurantes et mêlées, incapable de se sortir de ce si bémol pas vraiment bémol qui retentit à son seuil sans discontinuer et sans broncher sous mes tours de clefs successifs, rectiligne et immuable, reprenant un court instant son souffle avant de retentir à nouveau au milieu de mon salon et d’emballer la pulsation cardiaque, réveillé en sursaut et paniqué de les savoir à la porte, le doigt sur la sonnette, prêts à entrer et à tout me reprendre sans que je puisse faire le moindre geste, prisonnier de mon sofa à appui tête inclinable, les membres muets et la gorge sèche.
J’ai mis un moment à éteindre le réveil. C’est toujours comme ça avec les nouvelles acquisitions, le temps que le corps s’y fasse, intègre leurs différentes spécificités et particularités pour les faire chair, sang, et tomber pile sur le bon bouton, quel que soit son état et sa position. La sonnerie joue un si bémol, ou presque. Mes draps sont trempés de sueur, mon dos courbaturé et mes yeux me brûlent derrière leur écran noir, deux tâches énormes qui depuis l’enfance ont grignoté malgré les fonds d’œil à la chaîne, du voilé au flou et jusqu’à l’opacité de leur texture propre pour ne plus laisser filtrer depuis trois dizaines d’années maintenant que de fines bandes lumineuses à certaines de leurs extrémités.
Je ne sais pas quelle heure il peut être, il me semble que le réveil a sonné longtemps et il ne faut pas que je traîne : mon premier accord est à neuf heure et j’ai à traverser la moitié de la ville.
Gilles Furtoss



