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Destin au grattage

Je me suis déjà rendormi trois ou quatre fois. A coup sûr je vais être crevé toute la journée. Je reste allongé un moment, pensif. Si j’avais encore la vue, je pourrais dire que je regarde le plafond, mais je ne peux que l’imaginer. Un crépit salit par les années, un blanc grisonnant au fil des ans. Il parait que les aveugles de naissances s’imaginent un monde tout en couleur. D’un coté je crois que c’est Gilbert Montanier qui avait dit ça, alors bon. Sans n’avoir jamais vu une couleur peut-on vraiment dire que l’on voit un monde magique et multicolore ? Je ne m’en souviens plus parfaitement mais je sais ce qu’est le monde et ses couleurs. Et j’essaie de me souvenir de tout ce que je ne vois pas. Rien n’est facile pour moi. Chaque action me demande temps, minutie et application. Je ne peux pas flâner en sifflotant, le cœur léger. Je marche toujours avec concentration.

Je quitte enfin mon lit. Je me mets sur mes deux pâtes et avance direction la fenêtre. J’ouvre les volets. J’attends quelques secondes. La chaleur me vient. Je sens mon visage éblouit par le soleil. Je prendrais un pull quand même, on ne sait jamais. J’attrape ma meilleure amie. Elle ne m’a plus quitté depuis mes neuf ans, ma cane. Malheureusement mon meilleur ami n’est plus de ce monde. Je l’avais nommé Mina. Un prénom qui m’apportait un peu de féminité dans ma journée. Mon labrador était la paire d’œil et la femme que je n’aurais jamais.

Aujourd’hui c’est banane et un carré de chocolat en guise de petit déjeuner. Pas de douche. Je ne vais rencontrer personne, et il fait chaud. Non, je la prendrais demain. Vous avez déjà pris une douche les yeux fermés ? Essayez, c’est l’enfer. Bon l’hygiène, ça me connaît alors brossage de dent indispensable avant départ.

Je n’ai pas d’ascenseur. C’est stupide mais j’ai trop peur de changer d’appartement et perdre tous mes repères. Rien de pire pour un non voyant que le changement. Oui, pire que les marches. Une fois dehors, le bruit m’agresse. Il me guide, mais dans cette ville c’est l’enfer. J’entends le tramway au loin. Je pourrais l’avoir en accélérant le pas, mais je ne suis pas pressé. Je prendrais le prochain. Un chauffard klaxon dans la rue perpendiculaire. Je rêve alors de campagne. Sortir et entendre chanter les oiseaux, être éveillé par un coq. Je me demande souvent ce que je fais encore là. Et malheureusement j’ai la réponse : la hantise du changement. Ou aller et comment ?

Un abrutit d’une trentaine d’année veux m’aider à traverser, je refuse. Je la connais parqueur cette maudite rue. Ça lui aurait fait une anecdote à raconter à ses amis pour montrer comme il est gentil, serviable et sa vie trépidante. Tu veux être bon, et bien trace ta route. Non mieux, donne-moi de ton temps, mais ça c’est trop demander. La seule chose que je voudrais c’est quelqu’un qui m’emmène dans la nature, me fasse découvrir des chants d’oiseaux inconnus, un beuglement oublié. Je veux partir. J’ai bien une destination, mais la seule à ma portée est sans retour. Et pour l’instant je ne suis pas prêt. On dit que la vie est belle. Peut-être ? J’attends de voir. Je ne veux pas griller ma cartouche, on ne sait jamais.

J’entends une foule au loin. Ce brouhaha m’indique que l’on est un jour de marché. On doit être vendredi. Je n’aime pas traverser la place ce jour-là, trop imprévisible. J’en profite pour tourner sur la gauche. Je fais un détour pour passer devant le fleuriste de la rue Mendès France. Le mélange des senteurs se transforme en un arome exquis qui s’éternise sous ma langue pour mon plus grand bonheur. Maintenant, j’avance direction mon buraliste. Je m’y rends tous les jours pour un petit jeu avec Yves le patron. Je ne vais pas me prendre le journal non plus. Le goût parfum pollen se dissipe peu à peu sous les coups de butoir des gaz d’échappements.

Je pousse la porte. «Ah, j’ai cru que tu ne viendrais pas. Pas matinal aujourd’hui. » dit Yves pour accompagner mon entrée. Je réponds d’une fausse gaieté : « c’est un signe, on va être riche aujourd’hui. » Chaque matin je viens lui prendre un millionnaire et deux morpions. Il me dit si j’ai gagné, et si je touche le gros lot, on partage. De toute façon moi… ça m’occupe plus qu’autre chose. Je crois que lui aussi.

Je m’applique pour bien gratter ma case. Je n’attends rien. « Ah rien pour le premier ». Je recommence. « Pas plus de chance avec ce deuxième morpion. C’est le millionnaire qui t’intéresse toi hein. » dit Yves pour me faire sourire. Je gratte. « Attention tu dépasses. » Je m’applique. J’en tirerais la langue. Deux individus entrent bruyamment : « Donne moi ta caisse enculé. Et toi, tire-toi ! » La dernière phrase s’adressant à mon égard, terrifié, je m’écarte doucement. Trop, au goût du braqueur qui me fait gicler d’un coup sec. Je m’affale de tout mon long. Yves la voix tremblante : « Ne faites rien, je vous donne tout. » Je sens bien qu’un des deux abrutis s’approche de moi. « Regarde moi ça, un aveugle. Alors ça c’est du bol. » L’autre rie beaucoup moins : « T’as que ça dans ta caisse. Ne te fous pas de ma gueule ou je te bute. » Yves répond : « je n’ai que ça. Je ne vous fais pas marcher. » Je reçois un coup sec dans le bide. La douleur couplée à la panique, j’ai du mal à respirer. Mon petit protégé dit alors : « file nous plus ou on s’acharne sur l’infirme ». Un deuxième coup vient me frapper l’estomac. La surprise rend les coups d’autant plus douloureux. Je dis alors : « Donne-leur les jeux à gratter ! » Mon petit camarade de baston vante mes mérites : « Et, pas con l’aveugle », avant que son acolyte ne dise : « File-nous tout, et vite ! » Yves s’exécute, et nos deux flèches déguerpissent en hâte.

Rien de cassé, après avoir servi de témoin oculaire ou presque à la police, je m’en vais doucement. Je sors de mon plaisir quotidien le bide en compote. Un peu abasourdi j’avance dans une rue que je ne connais pas. Ce n’est pas grave je demanderais mon chemin. L’inconnu ne m’effraye pas tant. Je marche sur quelque chose de mou. Peu à peu mon nez est prit par une violente odeur de merde. A haute voix je m’insurge : « c’est décidé, je me tire à la campagne ! »

Goutelle Clément