Elle et Lui
Je le regarde. Lui, Louis, mon amour. Il ne me voit pas. Il sait que je suis là, à quelques mètres de lui. Mais il ne me voit plus depuis longtemps. Depuis cet accident, qui lui a ravi la vue, changé nos vies et forgé l’amour qui nous lie l’un à l’autre. Pendant un temps, je l’observe. Il se détend avec Lui, sur qui Elle est appuyée. « Lui » et « Elle ». Nous les avions adoptés peu après l’accident, et il leur a affublé ces surnoms affectivement anonymes. Au fil du temps, ils avaient pris leur place dans notre vie, jusqu’à en devenir des composants immuables.
Avant, il travaillait. Je restais. Je m’occupais de tout dans la maison pour savourer chaque seconde passée avec lui à son retour. Il appréciait mes efforts à leur juste valeur et me rendait généreusement l’amour que je lui portais. Maintenant, je travaille. Il reste, bien souvent enchaîné à la maison et ses alentours par la force des choses.
Lui. Ses rires et ses chants résonneront à jamais entre les murs de notre maison. Pourtant, avant que nous l’adoptions, il n’avait jamais fait sortir un seul son de sa gorge. Il avait sûrement pleuré le jour de sa naissance, mais après … il semblait avoir attendu. Attendu d’être adopté, attendu quelqu’un, qui le libérerait. Dès son arrivée, Louis s’était attelé à le faire parler. Louis aimait tant entendre sa voix qu’il lui avait appris toutes les choses qu’il fût possible de dire : histoires d’ici et d’ailleurs, poèmes mélodiques, chants enchanteurs ou simples chants d’oiseaux… Tout. Tout ce qui pouvait susciter l’utilisation de ces cordes vocales qui chatouillaient si bien l’ouïe fine de Louis. Avec le temps, Louis appris à faire chanter Lui en n’utilisant que ses doigts. Tandis que ses mains flottaient silencieusement dans les airs, Lui s’appliquait à suivre diligemment ses gestes et à produire ce filet de voix cristallin qui charmait Louis. Leur jeu préféré, auquel précisément ils s’adonnent en ce moment.
Elle. Appuyée sur Lui, elle ne prête qu’une oreille lasse à ces bruits qui ne la touchent pas. Elle trône là, dans l’attente de voir Louis laisser son frère seul et lui accorder l’attention qu’elle attend. Depuis toujours, seuls les mots lui importent. Elle n’a jamais été réceptive à ces sons qui ne parviennent pas à transpercer la carapace de mystère dont elle s’est entourée. A l’inverse, penser et dire ces pensées depuis toujours gravées en elles était son seul plaisir. Elle était singulière : elle ne quittait jamais sa couverture rouge. Ses traits marqués laissaient deviner son caractère particulier. Tantôt douce, tantôt cruelle, tantôt attendrie, tantôt inflexible, elle avait du mal à supporter les imperfections humaines. Louis avait eu besoin de temps pour la comprendre. Pourtant, au fond de lui, il l’avait toujours connue. Toutefois, après son accident, il avait tenu à l’avoir près de lui, afin d’apprendre à mieux la connaître et de s’instruire à son contact. Les années passant, Louis apprit toujours plus d’elle. Il la comprend mieux que moi. Il aime me parler d’elle. Je l’écoute avec plaisir me faire part de ce qu’elle lui apprend. J’admirerai toujours l’émerveillement qu’Elle produit en lui, l’effet bénéfique sur son caractère, le calme et la sérénité qu’elle lui apporte.
Louis, mon homme, mon amour. La seule chose qui n’ait pas changé au fond, c’est le délicieux cercle vicieux dont nous sommes prisonniers : chaque geste envers l’autre est mû par un amour continuellement renforcé par la reconnaissance et l’affection constamment exprimées ou sues par chacun de nous. Nous nous aimons ainsi à l’infini. Je m’approche enfin de lui. Il me sent approcher et arrête de jouer avec Lui, le piano. Il la cherche à tâtons, Elle, sa bible, en braille. J’entoure ses épaules de mes bras, l’embrasse tendrement. Il sourit. Il le sent et le sait, que je l’aime, pour le meilleur et pour le pire.
Virginie Boyer



