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Je n'ai jamais eu d'yeux que pour elle

Je ne connais pas les frissons de l'aube. Il n'y a point d'orée du jour pour moi. Mes journées sont délimitées par des contours imprécis depuis que l'on m'a dit qu'il ne faut pas sortir lorsqu'il fait noir. A vrai dire, cela ne m'évoque pas grand chose, puisque le noir pour moi est un état permanent. Est-ce que cela veut dire que je ne dois jamais sortir ? Je ne pense pas !

Déjà tout petit, avec mes frères, ma mère nous disait : « Vous ne pouvez pas aller jouer dehors, il fait noir ! ». Moi, je ne comprenais pas. Qu'y a t-il de terrible dans le fait qu'il fasse nuit ? Qu'est ce qui peut empêcher des enfants de jouer dehors quand il fait noir ? Pour ma part, je pense que rien ne peut empêcher des enfants de jouer. Mais ce n'est que mon humble avis.

Ma mère a essayé de m'expliquer : « Quand il fait noir dehors, on ne voit rien ! ». La belle affaire ! Je lui ai répondu que moi de toute façon, je n'y vois rien. Donc soit je ne dois jamais sortir, soit je peux sortir tout le temps. C'est irréfutablement logique comme argumentation ! A cela ma mère a répondu que je devais bien aller à l'école, ce qui pour moi a valu comme accord tacite, ainsi contrairement à mes frères, je pouvais sortir tout le temps.

Adolescent, les autres me disaient que la nuit est mystérieuse, que la nuit est magique, qu'on y fait des rencontres improbables et qu'on y flirte agréablement avec le danger. Je n'étais que partiellement d'accord. Certes la nuit, on fait moins de rencontres, ce qui pourrait vouloir dire qu'elles sont improbables. Mais comme les trottoirs ne sont pas encombrés, du coup il y a moins de danger. Moi dans le fond, ce que j'aime bien dans la nuit c'est que pour une fois je suis à égalité avec les autres.

Je me rappelle très bien le jour, où celle qui est devenue ma femme m'a demandé d'éteindre la lumière avant de faire l'amour. Ça m'a surpris et je lui ai demandé pourquoi. Elle m'a répondu que c'est parce qu'elle avait honte de son corps. Pourtant moi qui le connais sur le bout des doigts, je peux vous dire qu'elle n'a aucune raison d'en avoir honte. Elle m'a expliqué que c'est à cause du regard des autres et du reflet du miroir... voilà encore quelque chose que je ne pourrai jamais comprendre ; je continue à penser que le fait d'être non-voyant doit me rendre clairvoyant ; que mes doigts voient des choses que les yeux ne distinguent pas.

Lorsque nous nous sommes rencontrés, ce qui m'a plu d'emblée, c'est le son de sa voix. Une voix suave, une voix douce et enjôleuse qui m'a transporté dans un drôle d'état. Ensuite je l'ai touchée, j'ai caressé son visage et suis tombé amoureux du grain de sa peau. Sa peau est aussi douce que le son de sa voix. J'ai touché beaucoup de personnes dans ma vie, j'en ai touché plus que quiconque et je peux vous dire que la peau de ma femme est merveilleuse. C'est une des chances que j'ai : je suis obligé de toucher les gens que je rencontre pour savoir à qui j'ai à faire. Ainsi il m'a été permis de toucher beaucoup de femmes. Contrairement à d'autres que j'ai rencontrés et touchés, son visage rond et ses formes généreuses ne procurent pas cette sensation anguleuse. Il n'y a rien qui raccroche sur le corps de ma femme. Mes doigts y glissent aisément le long de ses courbes arrondies. Des vallées, des creux, des monts, des collines... c'est en caressant ma femme que j'ai enfin compris la géographie et cette fascination qu'ont les autres à contempler un paysage.

Nous étions jeunes et elle voulait découvrir la vie. Elle disait qu'elle voulait voir le monde de ses propres yeux avant de devenir vieille, avant de devenir terne, avant de s'attacher. Alors nous avons voyagé ensemble, ou plutôt je me suis accroché à elle. Comme un amoureux transi, je l'ai suivie, je me suis fait passer pour son ombre, j'ai ramé, je me suis battu, j'ai morflé et pleuré beaucoup. Elle a vu le monde et a connu des hommes. Moi j'ai découvert les langues. J'adore les langues, les sonorités, les sons... Rien qu'à les entendre parler, je peux comprendre les peuples, je peux savoir qui ils sont et les forces qui les animent. J'aurais bien continué à étudier toutes les langages de la terre, les dialectes, les verbiages, les expressions... j'aurais pu faire ça toujours, mais celle qui allait devenir ma femme voulait faire d'autres expériences, elle voulait voir des choses qui n'existent pas, autrement dit elle voulait expérimenter les hallucinations.

Cette histoire commence à dater, mais encore aujourd'hui je ne la comprends pas. Pourtant ça remonte à loin et j'y réfléchis souvent. Mais vraiment, en toute honnêteté, je n'arrive pas à comprendre ce concept d'hallucination. Quand on a la chance de voir les choses telles qu'elles sont, à quoi sert-il de les découvrir telles qu'elles ne sont pas ? Enfin, je veux dire que moi, qui depuis toujours essaie de se représenter ce qu'est la vision, qui vit dans une sorte d'hallucination permanente puisque ce que je me représente n'existe pas, je n'arrive pas à comprendre que l'on puisse rechercher cet état de désorganisation sensorielle, qui au demeurant n'a vraiment rien d'agréable.

Quoiqu'il en soit, le soir où l'amour de ma vie a essayé une substance hallucinogène, au moment de prendre le volant, je me suis rappelé les mots de ma mère, j'ai repensé à l'attrait de la nuit et j'en ai compris les danger. C'était le soir et il devait faire noir. En temps normal, elle aurait dû faire attention puisqu'elle n'était pas sensée voir quelque chose dans l'obscurité ; elle devait faire gaffe aux choses qu'elle ne voyait pas à cause de la nuit ; mais en plus ce soir là, elle devait se méfier des choses qu'elle voyait et qui n'existaient pas. J'ai bien essayé de lui expliquer, que c'est à cause des choses qu'elle croyait voir qu'elle devait s'abstenir de conduire, mais têtue comme elle est, têtue comme une bourrique, têtue comme j'aime, elle n'a rien voulu entendre.

Bref, ce qui devait arriver arriva : En voulant éviter quelque chose qui existait ou qui n'existait pas, elle a fait un écart sur la route, la voiture a fait une embardée et nous avons eu un accident. J'ai eu de la chance, je m'en suis sorti indemne. Par contre, mon seul et unique amour en a eu moins que moi : ce soir là, elle a perdu ses jambes.

C'est à partir de ce jour que notre relation a pris une nouvelle tournure. Nous nous sommes rapproché. Avant je sentais bien que mon handicap, le fait que je sois aveugle la dérangeait. Oh bien sûr, elle ne me le disait pas ouvertement. Mais je sentais que ça la tracassait, je savais qu'elle se posait des questions et qu'elle me tenait à l'écart à cause de cela. Après l'accident, elle a commencé à dire qu'elle me comprenait, qu'à présent elle se sentait proche de moi, que maintenant elle savait l'effet que ça fait d'avoir perdu quelque chose. Je n'étais pas spécialement d'accord avec elle. Moi, je n'ai jamais rien perdu. Je suis juste né sans. Mais puisqu'elle pensait que ça pouvait nous rapprocher, je l'ai laissé dire.

Ensuite, elle a traversé une étrange période où elle me disait que je devais la quitter, que je ne devais pas construire ma vie avec quelqu'un d'incomplet, que sa vie n'avait plus aucun sens et qu'elle ferait mieux de disparaître. En fait, j'aurais été mal placé pour lui jeter la pierre. Moi qui suis né incomplet, je suis parfaitement au courant que ce n'est pas facile tous les jours. Moi aussi j'ai eu mes moments de doute, ça m'est déjà arrivé de péter les plombs. Ainsi je sais que la vie ne vaut rien, mais je sais surtout que rien ne vaut la vie. Par contre c'était difficile pour moi de l'aider, parce que pour ma part, n'ayant jamais rien perdu, je ne peux pas savoir l'effet que ça fait de perdre quelque chose. Tout ce que je sais, c'est qu'à ce moment là, j'ai failli la perdre elle... ça m'a fait un sacré d'effet... un effet terrible... je crois que si j'avais été voyant, j'aurais donné toutes mes images de monde pour ne pas la perdre... j'aurais donné mes yeux pour elle, pour la garder près de moi... avec ou sans ses jambes.

Finalement, les choses se sont tassées. Les choses finissent toujours pas se tasser. Ça a pris du temps, beaucoup de temps, énormément de temps, mais elle a accepté qu'elle n'aurait plus jamais de jambes et que moi je ne la verrai jamais. Ce qui encore une fois est complètement faux, puisque depuis le premier jour, le premier instant, la première minute, la première seconde, je n'ai jamais eu d'yeux que pour elle.

Vincent Bernard