Le Go aveugle
Au Japon, dans la province de Shinano, le petit salon de go de la famille Motoki était en effervescence. Le ministre Isei Minamoto revenait dans sa ville natale et avait émis le désir de passer dans ce magasin. Yan Motoki avait fermé la boutique pour l’événement et s’affairait aux préparatifs. Autrefois ami avec son père, Monsieur Minamoto était aujourd’hui un homme très occupé. Sa visite surprise alimentait toutes les conversations de la petite ville.
Deux petits coups de canne à la porte le firent sursauter. Mince, le ministre était en avance ! Yan avait prévu de l’accueillir sur le parvis et voilà que le vieux politicien attendait dehors. Il se précipita pour ouvrir la porte.
Vêtu d’un kimono gris avec de fins motifs noirs aux manches, Isei Minamoto prenait appui sur sa canne blanche. Le demi-sourire sur son large visage laissa le jeune homme dans le doute. Allait-il lui en tenir rigueur ?
« Monsieur le ministre, pardonnez-moi mon retard. Entrez, je vous en prie. »
Yan s’inclina devant Minamoto. Une petite foule de curieux observait la scène à partir du trottoir d’en face. Ils ne manqueraient pas de colporter que le salon Motoki avait fait attendre le vieil aveugle.
Le ministre ordonna aux deux hommes qui l’escortaient de l’attendre dehors sur la terrasse, puis il pénétra dans l’établissement. Le jeune homme lui offrit son bras.
« As-tu réaménagé l’établissement, Yan ?
— Non, Monsieur Minamoto.
— Très bien, alors je n’ai pas besoin d’aide pour trouver mon chemin. »
Le vieil homme slaloma entre les tables comme si de rien n’était pour aller s’asseoir au fond de la petite boutique. Il avait une capacité à mémoriser les lieux qui avait toujours estomaqué Yan. Celui-ci, ayant déjà anticipé son choix, avait disposé devant son invité le plus beau goban à pieds du magasin. Sans plus attendre, il entreprit de lui faire du thé.
Assis seul devant le plateau de jeu carré, Isei Minamoto restait silencieux. Il brassait entre ses doigts les petites pierres ovales. Les percussions en résultant imitaient le son d’une cascade qui avait toujours apaisé le jeune homme. Visiblement le vieux politicien éprouvait les mêmes sentiments.
Yan arriva avec le thé et s’assit en face du ministre. Après avoir fait le service, il entama la conversation.
« Vous me faites un grand honneur en venant dans mon établissement. Cela fait maintenant longtemps que je ne vous ai plus vu.
— Il y a deux ans en vérité, un peu avant la mort de ton père. J’ai entendu dire que tu avais arrêté tes études pour t’occuper du magasin. Tu étais pourtant brillant à ce qu’il me racontait. Tu as dix-sept ans maintenant, c’est bien ça ? »
Minamoto conversait sur un ton neutre, mais Yan sentit que derrière ces mots se dissimulait une peine sincère. Le jeune homme était troublé par la résurgence de ces souvenirs. Pourquoi s’intéressait-il à lui tout à coup ? Le silence s’éternisa.
« Tu sais, cela m’a beaucoup attristé de ne pas pouvoir me rendre à son enterrement. Depuis, je dois t’avouer que la honte et la culpabilité m’ont fait repousser ce voyage de nombreuses fois. »
Peut-être Yan se trompait-il quant aux sentiments du vieil homme, mais en tout cas, son cœur à lui battait la chamade. Qu’un homme de cette importance se dévoilât de la sorte, c’était tout simplement impensable, inapproprié.
« Si je peux me permettre, vous ne devriez pas vous torturer comme ça, monsieur Minamoto. Mon père aurait compris, vous êtes un homme important, très occupé.
— Le devoir est une chose, Yan ; négliger ses amis en est une autre. »
L’atmosphère devenait pesante, le jeune Motoki n’osait pas le contredire et ne trouvait pas d’autres sujets à aborder. Finalement, Minamoto mit fin à cet instant gênant.
« Bon, laissons les vieilles blessures en paix. Me feras-tu l’honneur de jouer avec moi ?
— Bien entendu, monsieur Minamoto. »
La partie débuta en douceur. Yan, sans être excellent, demeurait un joueur de talent et rechignait à écraser le vieil homme. Celui-ci devait mémoriser et visualiser chaque coup que Yan annonçait à l’oral, un effort difficile. Les joseki, combinaisons de coups équivalents, s’enchaînaient sans que le vieil homme ne montrât des signes de faiblesses. Yan avait souvent observé ses parties avec son père, mais il devait bien avouer qu’il l’avait sous-estimé.
Enfin, une ouverture ! Un groupe de pierres présentait une faille. Yan détourna l’attention en attaquant un autre groupe, puis il frappa. Minamoto grimaça, son étonnante concentration montrait ses limites. Il toussa et redemanda du thé.
« Jeune Motoki, t’ai-je raconté comment j’ai connu ton père ?
— Non, je ne crois pas, monsieur Minamoto.
— Lorsque j’étais jeune, plus jeune que toi encore, je me rebutais d’être différent. En fait, pour moi, mon handicap était une fin en soi. Une barrière infranchissable et une œillère honorable qui me permettait de renoncer à me battre, sans que personne ne puisse trouver à y redire. »
Yan, bien qu’attentif, se méfia. Le vieux renard essayait de le perturber pour le pousser à l’erreur, il avait déjà vu cette stratégie à maintes reprises.
« J’ai alors rencontré ton père. Il avait pour périlleux projet de devenir joueur de go professionnel. Comme tu le sais, jouer en aveugle, sans voir le goban, est un entraînement basique chez les meilleurs joueurs. Aussi il m’a littéralement harcelé pour que je vienne jouer avec lui. Par amitié, j’ai accepté. Grand bien m’a pris ! Après quelques années, j’étais un des rares joueurs pouvant mémoriser trois cents coups à la suite. Je n’ai jamais eu pour ambition de devenir un joueur professionnel, pourtant j’ai voyagé et fait des tournois avec lui. Cela m’a ouvert d’autres horizons. Et ma capacité à retenir les informations et anticiper les mouvances ont fait de moi un brillant politicien. On peut dire que ton père m’a sauvé à cette époque. Je lui dois beaucoup. »
Yan était un peu ébranlé par cette histoire, son père ne lui en avait jamais parlé. Non, il devait penser au prochain mouvement. Repassant mentalement les divers points à surveiller, il ne décela aucune fissure dans sa stratégie. Tout était en ordre. Il posa sa pierre, puis annonça « G 10 ». Le vieux renard sourit, puis ponctua avec un petit claquement de langue satisfait « C 4 ».
Le jeune homme écarquilla les yeux, un coup étrange, audacieux, catastrophique en fait. Minamoto l’avait laissé manger son groupe pour mieux l’enfermer dans un coin du plateau. Un coin ridiculement petit ! Yan était fait comme un rat !
« C’est comme ça que ton père m’a amené à jouer au go. Le go est un jeu d’illusionnistes, disait-il. L’imprudent devient aveugle et le stratège devient voyant. Ma cécité est un handicap, mais elle ne me caractérise pas. »
Il marqua une courte pause.
« Laisse donc ce magasin, ton père n’aurait pas voulu ça pour toi. Reprends tes études. C’est à mon tour de jouer maintenant, je vais m’occuper de toi. Je m’excuse d’avoir été aussi lent à réagir, mon garçon. Parfois, on peut être vieux sans être sage. »
Le jeune Motoki posa deux pierres sur le plateau, coup sur coup, avec un bruit sec. Il signifiait, de cette manière, son abandon.
Pierre Guilley



