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Mousse

Une bulle éclate.

Une mousse éthérée recouvre le monde, parcourue de synapses mobiles qui évoluent hasardeusement. Je suis l'une de ces synapses et, lorsque l'immobilité m'exaspère, je pars nager au cœur de cette masse informe, l'esprit à l'affût. De temps à autre, il y a des rencontres, et des neurones s'échangent. J'aime tourner autour de ces couples improvisés, buvant les sentiments qui, un bref instant, percent les carapaces.

Une substance opaque tombe sur mon univers, isolant les gigantesques circuits imprimés des petits éclairs qui les traversent. Je sais où trouver les points de connexion, le lieu des heurts entre ces minuscules étincelles électriques. Il me faut nager vers le bas. Descendre l'étroit escalier de bois, peut-être croiser l'élément Marie qui me demande si ça va, est-ce que ça va, vous allez bien, comment allez-vous... La synapse Marie arrive à dire toujours la même chose sans jamais agencer les mots de la même façon. Puis je plonge vers la carte mère, le terminal des échanges, le brouhaha incessant d'une autoroute de l'information qui n'a plus de direction. C'est un régal. Je me nourris des connexions intempestives, adossé au mur râpeux qui sent l'urine, ménageant devant moi une bande de trottoir suffisante pour que les poissons de l'océan mousseux m'aspergent à leur passage de leurs émotions mal contenues.

A ma droite, une connexion dure, sèche. Je la nomme Altercation. Haine méprisante qui jaillit de l'un pour se fracasser sur un bouclier de défense puérile. Une voix qui dérape dans les aigus. Un couple autrefois uni qui désormais se dispute sur l'agora. Leurs sentiments crépitent et m'éclaboussent.

A ma gauche, bonjour, ça va, que deviens-tu ? Le froissement des manches, mains serrées. Contact physique, phéromones en surtension. Je voudrais moi aussi effleurer ces mains, juste pour savoir si elles sont calleuses, douces ou moites. Un silence entre les deux éléments. Un raclement de gorge. Je l'appelle Retrouvailles. Surprise, curiosité, neurones qui tournent en rond, à vitesse très élevée, s'efforçant de trouver quelque chose à dire, priant pour être devancés. J'aime les Retrouvailles.

Tintement cristallin de mitraille à mes pieds, enveloppé de condescendance, de satisfaction, d'oubli rapide. Une synapse vient de tenter d'ouvrir une connexion avec moi, se méprenant sur le motif de ma présence. De toute façon, elle vient de refermer elle même le lien qu'elle a cru ouvrir, elle s'éloigne déjà, la tête pleine de préoccupations. Je ne vais pas me baisser, je ne vais pas tâtonner pour ramasser les pièces. Une bulle éclate.

Je repars, ondulant à travers la mousse pour regagner ma station d'ancrage, le lieu où le s'écoule le temps. Je remonte l'escalier de bois, marches qui craquent, j'accoste le canapé, et j'attends. Je rêve à cette femme qui ne viendra pas, que je ne caresserai pas. Je rêve à la mousse.

Elle n'est pas là sans raison, cette mélasse ténue qui nous enveloppe. C'est une protection, une matrice sans laquelle nous serions tous réduits en bouillie. La mousse empêche nos corps de s'écraser sur les parois de l'immense navette organique qui nous transporte entre les étoiles. La vitesse de la lumière ou peu s'en faut. La mousse nous stabilise, nous perfuse, ralentit le temps pour atténuer la pression. Nous sommes en voyage, nous nous déplaçons dans l'espace infini vers une terre promise, et, à notre arrivée, la mousse se fluidifiera, sera évacuée, projetée hors du navire en perles évanescentes. A la fin du voyage, il n'y aura plus de mousse, et nous nous verrons les uns les autres.

Si je suis tellement impatient d'arriver, c'est que suis incapable de me lier avec un autre élément du vaisseau et que je me sens seul. Je n'ai pas les talents promis, ceux que l'on requiert pour établir un échange, pour jouir d'une apparence plus solide que celle d'une bulle dans l'écume.

Je ne suis pas mélomane, et encore moins musicien. La poussière s'accumule sur le piano, je sens son odeur portée par les courants. J'éprouve des difficultés à interpréter les petits caractères en relief qui me glissent sous les doigts, et je ne sais pas reconnaître une fleur à son parfum. « Ca viendrait tout seul » m'avait-on dit au départ du voyage, dans la grande salle d'embarquement. Ca n'était jamais venu.

Ce qu'il me reste, c'est mon imagination, mon voyage, l'écume qui me noie.

Un appareil de l'énorme ordinateur-navette dans lequel nous vivons me lit des histoires. Ce sont toujours les quatre mêmes histoires, et j'ai oublié, tout comme la femme avec sa petite monnaie m'a oublié, tous ces récits d'avant le voyage, ceux qui me transportaient bien mieux que la mousse, ces aventures pleines de connexions synaptiques qui peuplaient les étagères gauchies de ma précédente demeure.

Dans la mousse, j'attends la fin du voyage.

Je suis une synapse mobile, et je me coule à nouveau vers le carrefour des échanges, vers l'asphyxie des gaz d'échappement. Tout va bien ? fait l'élément Marie en bas de l'escalier. Tout va bien. Nous arrivons bientôt. Atterrissage imminent, débarquement, terre promise. Une bulle éclate.

La mousse véhicule les bruits stridents comme des lames vers mes tympans. Les crissements de pneus. Le son creux et végétal d'une canne lâchée sur le bitume. Le klaxon désespéré d'un autobus. La fin du voyage.

Phil Becker