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Nuit des Rois

Avoir toujours chez soi des bougies, nous répétait ma mère quand approchait le mauvais temps de l’hiver. Et à côté des bougies, une boîte d’allumettes. Penser aussi à planter d’avance une bougie dans un bougeoir ; dans le noir, ce n’est guère aisé.

Ma mère, moi, je ne l’écoutais pas.

Depuis vingt-et-une heures, la ville est plongée dans l’obscurité. Panne d’électricité généralisée.

Ma petite radio à piles dit qu’un cyclone ravageur a coupé la France en deux. Avec le froid de janvier, c’est une catastrophe.

On dit aussi que les tuiles volent, que les arbres culbutent et que les panneaux publicitaires claquent et se déchirent. L’eau courante n’est plus distribuée parce que les pompes sont arrêtées. Cinq morts déjà. Personne n’est autorisé à sortir, sauf en cas d’urgence.

Un voisin tape à la porte. Il me demande une pile pour sa lampe de poche moribonde, mais je n’en ai pas. Il me demande si j’ai besoin d’eau ; il a des réserves d’eau minérale. Merci. J’ai tout ce qu’il me faut.

Un autre voisin frappe. N’ai-je besoin de rien ? Il dit en riant que, pour un soir, il ne regardera pas la télé, que ce n’est pas un mal. Peut-être jouera-t-il aux échecs avec son fils qui tourne en rond depuis que son ordinateur a déclaré forfait. N’aurais-je pas une bougie à lui prêter ?

Non, je n’ai pas de bougie.

J’entends deux autres voisins ouvrir leur cave. Ils y farfouillent bruyamment pour mettre la main sur le décorum de Noël où ils espèrent dénicher quelques bouts de chandelles. S’ils avaient su, ils n’auraient pas remisé le sapin si vite.

Moi, les sapins, je ne peux pas les voir.

Les sonnettes de l’immeuble ne marchent plus. J’habite le rez-de-chaussée et j’ai l’oreille fine ; j’entends les talons de l’infirmière qui vient pour la piqûre du diabétique du dernier étage. Je lui ouvre la porte du hall.

- Les boîtiers de sécurité ne sont pas allumés ? s’étonne-t-elle. Je n’ai pas de chance, ma torche s’est éteinte !

Et elle secoue rageusement l’objet inutile où une pile sonne comme une noisette.

Je connais bien l’escalier pour l’emprunter souvent quand je rends visite à la voisine spécialiste des gâteaux marocains. Je pilote l’infirmière jusqu’en haut, dans le noir. Elle tremble comme si chaque marche précédait le vide d’un gouffre.

Après la piqûre, je la raccompagne en bas. Elle se cramponne à ma manche en gloussant nerveusement.

- Heureusement que j’ai laissé les phares de ma voiture allumés, dit-elle dans le hall en me lâchant.

Pour échapper au mugissement de la tempête, je descends mes volets roulants. Puis, pressant le bouton du piezo, j’allume les brûleurs de la cuisinière à gaz. Très vite les flammes remontent la température de la cuisine.

La petite radio grésille. On capte mal. Ce soir je n’écouterai pas le concert habituel.

Le téléphone fonctionne encore. Mais pour dire quoi ? Pour le moment, le danger est dans les rues peuplées de débris volants.

Je m’occupe de mon repas. Le salé, je le range dans le placard de droite. J’attrape la première boîte de conserve qui me tombe sous la main. Lentilles aux saucisses fumées ? Quenelles au brochet sauce crevettes ? Ce sera la surprise.

Je mange aussi une part de la galette des Rois que ma sœur m’a apportée. Et je trouve la fève. Ma sœur affirme que le doré des couronnes de papier n’est plus aussi joli que jadis. Je n’en sais rien. Une chose est sûre, fermer la couronne sans la déchirer est toujours aussi délicat.

Ensuite je termine d’essorer une housse de fauteuil ; ce matin, j’ai renversé une tasse de café. J’espère que la tâche aura disparu.

Je suis interrompu par un vacarme provenant du local poubelle. J’entends aussi un chapelet de jurons. Quelqu’un est tombé. Je sèche mes mains pour aller aux nouvelles. C’est le délégué de l’immeuble. Il s’est pris le pied dans l’enrouleur du tuyau d’arrosage. Je l’aide à se déchausser pour le libérer du piège.

- Ouille, je me suis esquinté la cheville, gémit-il. Je suis descendu pour jeter ce reste de poisson, mais le gardien laisse tout traîner ici...

- Vous n’avez pas de lampe de poche ? demandé-je.

- Si, mais je l’ai laissée à ma femme, en haut. Elle aurait paniqué seule dans le noir, vous connaissez les femmes... Elle ne voulait pas que je descende, mais je voulais aussi inspecter les boîtiers de sécurité. Tous en panne ! Dire qu’on paye la maintenance ! J’ai aussi des bougies, mais je n’ai pas d’allumettes, c’est idiot.

- Vous pouvez les allumer sur la flamme du gaz, conseillé-je.

- Excellente idée ! s’exclame le délégué. Vous êtes le roi de la débrouille ! Bon, je remonte. Merci. Ma femme en fera une tête de me voir les chaussures à la main !

Il est vingt-deux heures trente. Au loin résonnent les sirènes des pompiers. Privés de l’éclairage urbain, ils peinent dans les ruelles. La petite radio annonce que le vent tombera avant minuit, mais que le courant ne serait pas rétabli avant le lendemain en mi-journée.

Je sortirai prendre l’air dans la nuit. Je rallierai le jardin public, à cinq cents mètres de chez moi, pour vérifier que le camélia, dont j’aime tant les fleurs douces, est toujours debout. Et comme chaque année, je poserai la couronne des Rois sur la tête de la statue dont les paupières glacées de bruine s’ouvrent sur le vide ; pour avoir les mains libres, j’appuierai contre le socle de marbre ma canne blanche...

Christiane Blocher-Becker