Une histoire toute bête
Elle et moi, j’ai senti tout de suite que ça allait marcher ; que nous serions très attachés l’un à l’autre.
Pour les rencontres, il y a des personnes qui me plaisent d’entrée, d’autres qui m’agacent immédiatement, irrémédiablement, qui m’insupportent, qui pour moi méritent le détour, c’est-à-dire que je les évite, consciencieusement, comme un site classe à haut risque. Mais elle, alors là, j’ai ressenti immédiatement quelque chose de très fort, une pulsion complexe de gratitude, comme si je voulais la remercier d’avance de tout ce qu’elle allait m’apporter, de tout ce qu’elle allait me pardonner et, curieusement, de tout ce que j’allais lui apporter moi aussi. Je me sentais totalement dépassé par la situation et par la force de mes sentiments. Si les copains m’avaient vu, je crois bien qu’ils se seraient foutus de moi, qu’ils m’auraient reproché cette excitation juvénile, cette injustifiable perte de contrôle de la situation. Allez donc expliquer un coup de foudre ! Allez trouver une réponse rationnelle à cette révélation, à cette évidence que l’on espère partagée. Sûr que je n’étais pas à mon avantage, aussi démonstratif dans l’enthousiasme, aussi puéril dans le comportement. Les éducateurs de mon quartier ne l’auraient sans doute pas apprécié, si loin de l’éducation stricte qu’ils m’avaient prodiguée. Mes parents, s’ils avaient été là, auraient été moins étonnés, conscients qu’ils étaient de ce que pouvait apporter une rencontre ; donner un sens à la vie, à ma vie, à sa vie.
Dans ma petite tête je me posais des tas de questions existentielles dont je fournissais immédiatement la réponse, de crainte qu’un autre ne me grille la politesse et ne les fasse à ma place, trop rapidement, sans même lever le doigt : Etais-je là pour la rendre heureuse ? Oui. Etais-je là pour former avec elle le plus complémentaire des couples ? Oui.
D’ailleurs, dans un raisonnement par l’absurde, dire que j’étais là pour la rendre malheureuse aboutissait à une ridicule contradiction. Alors, fort de cette indubitable et rassurante preuve logique je jubilais du contentement joyeux et communicatif de celui qui avait forcément trouvé sa voie, de celui qui allait être heureux et de celui, qui, par contagion, allait rendre l’autre heureux.
Elle dégageait un magnétisme extraordinaire, puissant, mystérieux, irrésistible, qui vous attirait pour un lâcher prise en toute confiance, en toute vulnérabilité. Rassurez-vous, j’aurais débusqué l’arnaque, le gourou de pacotille, le charlatan verbeux, le sage pas très sage, le faux mage onctueux. Son odeur et sa voix ne mentaient pas. Elle n’avait pas cette rédhibitoire odeur des faux-culs et des marchands d’illusions. Non, elle avait ce que j’appelais pompeusement dans mon ivresse poétique : la franchise spontanée des jeunes filles pures. Un parfum naturel troublant qui vous mettait le cœur en fête et la tête en ébullition.
Et sa voix ? Une voix à mettre d’accord tous les jurys, de tous les pays de la « Nouvelle Star », une voix magique, à n’y voir que du bleu. Une voix à vous guérir tous les bleus à l’âme.
J’ai été accueilli comme un roi dans sa famille. Une famille charmante. Il n’y a pas eu cet habituel round d’observation lorsque les équipes de la fille et du garçon sont face à face pour la première fois. Non, la confiance a été immédiate et réciproque. L’affaire a été conclue rapidement, sans avoir mis en avant les qualités et les défauts des deux parties. Faut croire que les défauts étaient acceptés, des deux côtés.
Vous dire que ça a été très facile entre nous serait mentir. Il y a eu des galères, comme dans tous les couples. Mais comme tous les couples intelligents, l’humour a désamorcé les mines vicieuses du quotidien. Nous nous sommes adaptés l’un à l’autre avec application et bonne volonté, en respectant les habitudes de chacun. J’étais bien éduqué, je ne manifestais jamais de signe d’impatience même quand j’avais envie de sortir, d’aller respirer l’air extérieur.
Nos promenades journalières suivaient un parcours familier qui demandait beaucoup d’attention dans sa première partie. Vous n’avez pas idée des traquenards que réserve la rue. Moi qui aime bien que tout soit rangé, bien en ordre et qui n’apprécie pas trop l’imprévu, j’étais servi. C’était comme si chaque jour quelqu’un prenait un malin plaisir à me rajouter des obstacles ; pour me tester, pour que je fasse encore mes preuves. J’étais conditionné, je poursuivais consciencieusement ma route, guidé par une foi inébranlable. Fallait réfléchir, avoir confiance en l’autre et que l’autre ait confiance en vous. Les coups de klaxon me faisaient toujours sursauter, difficile de s’habituer à des agressions intempestives. Mon agacement l’amusait.
Jour après jour je m’imprégnais de la rue, des sons, des odeurs. J’avais trois raisons légitimes pour passer devant la boutique du traiteur : la première c’est qu’elle était sur notre parcours, la deuxième qu’elle sentait bigrement bon et qu’elle m’ouvrait l’appétit et enfin la troisième c’est que cet homme jovial nous apostrophait d’un retentissant : « Alors les amoureux ça marche ! » qui me faisait frissonner et m’accordait une importance gratifiante.
Plus loin, il y avait le fleuriste. Je sentais bien, à une légère contraction, qu’elle voulait que nous ralentissions l’allure. Je lui accordais volontiers cette faveur. Je n’irais pas jusqu’à dire que tous ces parfums m’enivraient. Ce mélange d’odeurs m’embrouillait un peu les sens mais je sentais que cela lui faisait plaisir alors je prenais mon mal en patience et je comptais les pas qui m’éloigneraient de cette exubérance olfactive.
De l’autre côté de la rue il y avait l’école. Nous y passions le matin de bonne heure, pour être tranquilles, avant les embouteillages de la rentrée des classes, avant les bruits de portières et les concentrations nocives des gaz d’échappement. Au retour, par contre, au moment de la récréation, nous écoutions attentivement les voix des enfants, les cris, les pleurs de tous ces adultes en préparation.
Cinquante mètres plus loin, du même côté, il y avait l’arrêt de bus. Les gens qui attendaient nous connaissaient et nous demandaient gentiment des nouvelles ; nous les remercions rapidement en évitant de nous laisser distraire. Un vrai boulot ce premier parcours.
Pour moi, la deuxième partie de nos promenades c’était la délivrance. Sitôt arrivé, j’aimais bien pousser une petite reconnaissance pendant qu’elle m’attendait assise sur un banc. Je la regardais visser ses écouteurs sur ses oreilles et pianoter sur son lecteur de CD : la technologie a du bon. Elle était parcourue d’une joie extatique dont j’étais un peu jaloux. Je la trouvais belle, ma grande et belle brune, à la peau mate, aux cheveux mi-longs, aux épaules carrées, au sourire éclatant et désarmant. J’étais fier d’elle, de la fierté primaire du mâle accompagné d’une splendide femelle. Elle s’habillait sport ou décontracté ; mais avec du goût.
Je faisais mon petit parcours personnel pendant qu’elle écoutait sa musique. Je n’allais jamais bien loin. Je revenais discrètement. Ma jalousie durait un peu. Lorsqu’elle rangeait enfin son matériel puis se levait, je m’approchais d’elle, mais pas trop vite. Je savourais sadiquement ce dixième de seconde de panique pendant lequel elle se demandait si j’étais là ; l’amour est parfois cruel. Pour me punir, sans doute, elle m’entraînait dans un jogging épuisant et haletant. Le terrain s’y prêtait parfaitement, la municipalité avait bien fait les choses. La piste d’athlétisme était ouverte aux sportifs et Dieu sait si elle était sportive ma complice. Je l’étais devenu moi aussi, par la force des choses. Nous faisions d’interminables séances, presque tous les jours. Nous terminions fourbus mais contents de nous. J’avais recraché toutes les fumées d’échappement de la journée, j’étais tout neuf, tout heureux, affûté comme une lame, pas un brin de graisse, un corps d’athlète, tout en muscles. Elle pouvait être fière de moi. Elle améliorait régulièrement ses performances, à ce train-là elle pouvait viser les Jeux Olympiques, moi aussi, dans une autre catégorie.
Pour nous récompenser, en fin de semaine, nous nous faisions un restau, un bon restau, enfin un restau accueillant et ils ne le sont pas tous. Mais attention, pas d’excès, une alimentation saine (nous évitions de grignoter dans la journée) elle surveillait ma ligne, surtout au moment des desserts dont je ne connaissais que les noms. Ma gourmandise naturelle pâtissait devant tant de parcimonie. Mon ventre faisait la gueule mais je savais être bon perdant. Seule entorse à mon régime, elle passait avec une voix adorablement moqueuse sa commande de fin de repas :
« Un café sans sucre pour moi… Un petit sucre sans café pour lui… Et l’addition ! »
Lui et moi, j’ai senti tout de suite que ça allait marcher ; que nous ferions un bon petit bout de chemin ensemble.
Ce n’était pourtant pas évident pour moi de faire une telle démarche. On en entend tellement parler en termes élogieux qu’on y met imprudemment tous ses espoirs et qu’on en devient encore plus vulnérable. Mais il y a des êtres que l’on devine par les ondes positives, rassurantes et chaleureuses qu’ils émettent. Il y a des êtres qui sont à la hauteur de vos espérances. Alors quelque chose se réveille et se révèle en vous, un optimisme réaliste, l’imminence d’une autre vie, d’un autre départ. Les jours deviennent de moins en moins sombres, le quotidien de plus en plus maîtrisé. Vous apprenez à vous connaître et à vous affirmer grâce à l’autre. Les petits riens qui font le sel d’une existence normale vous appartiennent.
Lui, cet ami, ce guide rassurant qui chasse la peur, c’est encore bien difficile de le rencontrer ; il faut s’armer de patience, avancer à tâtons.
Lui, j’en souris, c’est une langue qui me lèche les doigts sous la table du restaurant… Une langue toute bête.
PRADAL Bruno



